plongée dans l’œuvre d’un génie rabelaisien et provocateur iconoclaste


Marco Ferreri, le 13 mai 1991, au Festival de Cannes.

Pendant que les salles restent fermées, les livres de cinéma viennent à la rescousse pour nous donner malgré tout quelque chose à voir des films, en entretenant leur mémoire et en prolongeant leur écho. C’est à cette tâche que s’est attelée Gabriela Trujillo, historienne du cinéma, avec un essai, le premier en français consacré à l’œuvre du grand Marco Ferreri (1928-1997) et intitulé, non sans un certain sens du paradoxe, Le cinéma ne sert à rien.

Paradoxale est en effet la place qu’occupe dans la mémoire cinéphile le cinéaste milanais, génie rabelaisien et provocateur iconoclaste, connu surtout pour son chef-d’œuvre La Grande Bouffe (1973), qui souleva un vent d’indignation au Festival de Cannes et rencontra en salle un succès retentissant. La notoriété du film, où quatre bourgeois décident de se suicider en mangeant, a fini par éclipser injustement le reste de l’œuvre. Rien moins qu’une trentaine de titres tout aussi stupéfiants, mais trop peu diffusés, édités au compte-gouttes, et pour certains restés invisibles.

Agitateur et censure

Concis et stimulant, le livre commence par retracer chronologiquement la carrière de Marco Ferreri au fil de ses pérégrinations entre l’Espagne franquiste où, passé par la publicité et la production, il fait ses débuts de réalisateur avec L’Appartement (1959), l’Italie du miracle économique dont il sera l’un des plus turbulents agitateurs, ayant plus d’une fois maille à partir avec la censure. Mais aussi la France des années 1970, à laquelle il lègue quelques pépites inclassables, comme l’étonnant Touche pas à la femme blanche ! (1974), tentative unique de western brechtien tourné à Paris dans le chantier des Halles, avec Marcello Mastroianni en général Custer et Michel Piccoli en Buffalo Bill. L’essai s’attarde judicieusement à expliciter l’apport de certains des plus fidèles collaborateurs du cinéaste, comme son scénariste attitré, l’écrivain espagnol Rafael Azcona, ou le comédien Ugo Tognazzi, incarnation truculente du mâle méridional.

Le héros ferrerien est à la fois parangon de l’homme moderne et sujet en déroute, un « mâle triste » amené à sonder le vide et l’absurdité de son existence

Avec un bel esprit de synthèse, Gabriela Trujillo plonge dans le vif de l’œuvre, dessinant ses contours protéiformes (qui vont de la satire à la fable d’anticipation), soulignant sa verve polémique, sa poésie triviale, son scepticisme politique, proportionnel à l’effervescence de l’après-Mai 68. Sous sa plume, le cinéaste (qui fit d’abord des études vétérinaires) apparaît en diagnosticien de la société de consommation, monde où le règne de la marchandise organise jusqu’à la péremption de l’homme lui-même.

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