l’Inde entre prédateurs sauvages et poulets soumis


Balram (Adarsh Gourav) et Ashok (Rajkummar Rao) dans « Le Tigre blanc », de Ramin Bahrani.

Il y a deux métaphores animales dans le film de l’Américain d’origine iranienne Ramin Bahrani, cinéaste récompensé d’un Grand Prix au Festival de Deauville en 2015 pour 99 Homes. Celle du tigre blanc, fier et sauvage prédateur, qui donne son titre à ce long-métrage diffusé sur Netflix à partir du 22 janvier, un animal si rare qu’on n’en voit qu’un par génération, et celle du poulet, un volatile si commun qu’il consent sans révolte à son sort : tôt ou tard, on lui tranchera le cou. Le félin est le symbole de l’indépendance et de la liberté, quand bien même il faut assumer sa part de cruauté ; le gallinacé, incapable de voler, représente au contraire la soumission, l’esclavage. « 99,9 % des Indiens sont coincés dans la cage à poulets », assène Balram (Adarsh Gourav), narrateur de ce film noir et décapant, qui se présente sous la forme de la lettre ouverte d’un entrepreneur au numéro un chinois en visite en Inde. Bien sûr, Balram aspire à quitter le poulailler.

En l’occurrence, celui-ci est un pauvre village où le jeune homme, issu d’une caste de serviteurs promis à un destin de serviteur, vit avec son père et le reste de la maisonnée (cousins, frères, sœurs) sous la gouvernance intéressée de la grand-mère. La vieille femme perçoit sa dîme en échange du toit troué et de la cour poussiéreuse qu’elle offre à cette bande de pauvres hères.

Des millénaires de tradition

Nous sommes au début des années 2000. Bon élève, Balram se voit pourtant contraint, à la mort de son père, de quitter l’école pour travailler, comme le reste de la fratrie, à casser du charbon pour faire chauffer l’eau dans la cabane à thé familiale. C’est alors qu’il obtient un poste de chauffeur au service du fils du potentat local, Ashok (Rajkummar Rao).

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Contrairement à son paternel, corrompu et corrupteur, Ashok appartient à l’Inde libérale et avancée qui aspire à faire souffler le vent de la modernité sur des millénaires de tradition. Avec son épouse, Pinky (Priyanka Chopra Jonas, par ailleurs productrice du film), il revient d’un long séjour aux Etats-Unis, où elle est née. Balram entre vite dans l’intimité du couple, lequel prend plaisir à casser les codes – au prix d’une forme d’arrogance – régissant les rapports de castes.

Balram franchit un pas de géant dans l’ordre des serviteurs et des esclaves : il porte une chemisette et un pantalon repassés, conduit un 4 × 4 climatisé à bord duquel il s’autorise à insulter ceux qui, jadis, étaient ses compagnons de misère. Son patron lui sourit et, parfois, lui pose des questions.

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