les préjugés tenaces dans les commentaires de football


Lors de la rencontre de Premier League entre Liverpool et Crystal Palace à Anfield, Liverpool (Angleterre), le 24 juin.

Un genou au sol, la tête baissée, l’air solennel, parfois un poing levé… depuis la reprise de leurs championnats respectifs après des mois d’interruption due à la pandémie de Covid-19, les footballeurs des clubs européens rendent hommage à George Floyd, ce père de famille afro-américain tué lors de son interpellation par un policier blanc, le 25 mai, à Minneapolis, aux Etats-Unis.

Au sein de la Premier League, division d’élite du ballon rond anglais et gallois, les responsables ont même voté à l’unanimité, mi-juin, la possibilité de floquer au dos les maillots « Black Lives Matter » (les vies noires comptent), le slogan de la lutte contre les violences racistes et policières outre-Atlantique, dont l’envergure est désormais mondiale.

Le milieu du football est bien conscient qu’il est loin d’être épargné par le fléau du racisme. En attestent les tristement célèbres saillies de certains supporteurs, qui à grand renfort de cris de singe lancés depuis les tribunes ou de banane jetées sur la pelouse, ciblent parfois les joueurs noirs.

Lire aussi l’enquête : Face aux cris de singe et aux insultes, la prise de conscience des joueurs

Mais c’est encore un autre aspect du problème qu’a mis en lumière une enquête de l’institut d’études danois RunRepeat, rendue publique lundi 29 juin avec le soutien de la Professional Footballers’ Association (PFA), le syndicat des joueurs d’Angleterre et du Pays de Galles.

Cette étude souligne la présence des préjugés raciaux dans les commentaires des journalistes sportifs outre-Manche. Tandis que les footballeurs à la peau claire sont régulièrement loués pour leur intelligence, leur éthique de travail ou encore leur qualité technique, ceux à la peau plus foncée sont le plus souvent réduits à des attributs physiques, comme leur puissance ou leur vitesse.

  • 2 074 commentaires, 80 matchs, 643 joueurs

Dans le cadre de son enquête, RunRepeat a compilé plus de 2 000 déclarations tirées des commentaires de 80 matchs de quatre championnats d’élite européens : la Premier League britannique, la Serie A italienne, la Liga espagnole et la Ligue 1 française.

Les recherches ont duré six mois et se sont concentrées sur vingt rencontres de chaque championnat pour la saison 2019-2020. Pour éviter des erreurs de traduction ou des interprétations inexactes, l’institut s’est limité aux interventions anglophones de sept diffuseurs : Sky Sports, BT Sport, FreeSports, beIN Sports, TSN, NBCSN et ESPN.

Les 643 joueurs concernés par ces rencontres se sont vus attribués, sur la base des données du jeu informatique Football Manager 2020, une valeur de carnation comprise entre 1 et 20 : 433 joueurs ont ainsi été définis comme ayant un « teint de peau plus clair » (de 1 à 11) et 210 comme ayant un « teint de peau plus foncé » (de 12 à 20). L’institut a ajusté ses chiffres pour tenir compte du fait qu’il y avait 1 361 commentaires sur les joueurs « à la peau claire » et 713 sur les joueurs « à la peau foncée ».

  • 62,6 % des éloges sur l’intelligence visent des footballeurs à la peau claire

Les 2 074 commentaires recensés ont ensuite été répartis en onze catégories. Parmi elles, les commentaires sur des faits de jeu – qui renvoient aux réactions factuelles et objectives sur le match – ont servi de groupe test. Des commentaires tels que « voici une bonne passe pour Raphael » ou « mais ce n’est pas le meilleur ballon de la part de Toni Kroos » ont ainsi été enregistrés comme des commentaires sur des faits de jeu objectivables, positifs ou négatifs.

Il ressort de l’étude que « les deux groupes [de carnation] ont reçu la même proportion de commentaires factuels et ont été félicités ou critiqués dans la même mesure ». Selon RunRepeat, « la répartition égale dans cette catégorie de contrôle (où les commentateurs énoncent des faits) est une indication supplémentaire de la présence d’un biais dans les autres catégories (qui sont basées sur l’opinion du commentateur) ».

Lire aussi le reportage : En Angleterre, les progrès de la lutte contre le racisme dans le football

Lorsque les journalistes sportifs formulent des commentaires plus subjectifs, le déséquilibre entre les deux groupes est patent. S’agissant de l’intelligence de jeu, 62,6 % des éloges concernent ainsi des footballeurs à la peau claire, et 63,33 % des critiques des joueurs à la peau plus foncée. Même constat pour la qualité de jeu : 62,79 % des commentaires positifs visent un joueur à la peau claire, 67,57 % des critiques des joueurs à la peau foncée.

« Les joueurs ayant un teint clair devraient recevoir la même proportion de commentaires concernant, par exemple, leur intelligence ou leur éthique de travail que les joueurs ayant un teint plus foncé. Le fait que ce ne soit pas le cas sur un échantillon important indique qu’il y a un biais dans la façon dont les médias parlent des joueurs en fonction de la couleur de leur peau », déplorent les auteurs du rapport.

Les journalistes sont en outre 6,59 fois plus susceptibles de mentionner la force d’un joueur à la peau foncée que celle d’un joueur à la peau claire, et 3,38 fois plus quand il s’agit de la vitesse.

  • Un « racisme structurel »

Lors de la rencontre de Premier League entre Aston Villa et Chelsea à Villa Park, à Birmingham (Angleterre), le 21 juin.

« Cette étude montre un biais évident dans la façon dont nous décrivons les attributs des footballeurs en fonction de la couleur de leur peau », estime Jason Lee, responsable de l’éducation à l’égalité au sein de la PFA. « Pour faire face à l’impact réel du racisme structurel, nous devons reconnaître et traiter les préjugés raciaux » :

« Si un joueur aspire à devenir entraîneur ou manager, n’y a-t-il pas un avantage injuste accordé aux joueurs que les commentateurs qualifient régulièrement d’intelligents et de travailleurs, alors que ces opinions semblent être le résultat de préjugés raciaux ? »

Dans la foulée de cette enquête, la PFA la Premier League et la Ligue anglaise de football ont annoncé lundi le lancement d’un programme destiné à augmenter le nombre d’anciens joueurs noirs, asiatiques et issus d’autres minorités ethniques parmi les entraîneurs. Selon la BBC, à ce jour, seuls six des 91 managers des quatre premières divisions anglaises ne sont pas des hommes blancs.

Du côté des médias, Sky Sports a déjà mis en place des sessions de discussions avec ses présentateurs, reporters et commentateurs, pour revenir sur l’importance du vocabulaire qu’ils utilisent pour décrire les athlètes.

  • Quotas et « joueurs africains » en France

Les conclusions de RunRepeat ne sont pas sans faire écho à des polémiques survenues en France ces dernières années. En 2011, Mediapart avait révélé de l’existence d’un projet – abandonné – de mise en place de quotas ethniques dans les centres de formation. Dans la foulée du fiasco des Bleus au Mondial en Afrique du Sud, les instances dirigeantes du football tricolore souhaitaient favoriser l’entrée en formation de joueurs techniques plutôt que de privilégier des critères de sélection athlétiques.

Selon le verbatim d’une réunion publié par le site d’informations, la discussion avait alors dérapé sur des stéréotypes raciaux. A la tête de la sélection nationale, Laurent Blanc, avait ainsi regretté que le profil de joueur s’uniformise : « Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks. (…) Je crois qu’il faut recentrer, surtout pour des garçons de 13-14 ans, 12-13 ans, avoir d’autres critères, modifiés avec notre propre culture. »

Quelques années plus tard, les mêmes préjugés étaient repris par l’ancien international tricolore Willy Sagnol, entraîneur des Girondins de Bordeaux. Lors d’une rencontre avec les lecteurs du journal Sud-Ouest, il avait détaillé sa vision de l’équilibre d’un recrutement :

« L’avantage du joueur, je dirais typique africain : il n’est pas cher, généralement prêt au combat, on peut le qualifier de puissant sur un terrain. Mais le foot, ce n’est pas que ça, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline. Il faut de tout. Il faut des Nordiques aussi. C’est bien les Nordiques, ils ont une bonne mentalité. »

Ses propos avaient surpris et déçu son partenaire de la défense des Bleus, lors de la finale du Mondial 2006, Lilian Thuram : « Malheureusement, il y a toujours eu des préjugés sur les personnes venant d’Afrique, les personnes qui sont noires ; on les enferme toujours dans leur force et on nie chez eux une certaine intelligence. Ces propos, ça conforte ces préjugés-là », avait-il déploré sur Europe 1. SOS Racisme avait, de son côté, condamné « l’association crasse des Noirs et des Nordiques respectivement aux registres du physique et de l’intelligence ».

Le Monde



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