Les héritiers d’une mutation génétique néandertalienne plus sensibles à la douleur


L’exposition « ROOTS // Roots of Mankind », au Rheinisches LandesMuseum de Bonn (Allemagne), en 2006.

Que portons-nous exactement en nous de l’homme de Neandertal ? La science a déjà prouvé depuis dix ans qu’une grande partie de l’humanité, à l’exception notable de la plupart des Africains, tenait 2 % de son ADN de cette espèce disparue il y a environ 30 000 ans, mais les effets concrets de cet héritage sur l’être humain moderne restent assez flous. Le 23 juillet, une étude publiée par la revue scientifique Current Biology a permis de lever une petite partie du voile en montrant que certaines personnes ayant des mutations génétiques néandertaliennes seraient plus sensibles à la douleur.

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Chez les êtres humains modernes, le circuit de la douleur implique plusieurs gènes. Parmi eux, on en trouve un baptisé SCN9A. Il code la protéine NaV1.7 qui, elle, a pour fonction de signaler les sensations de douleur à la moelle épinière et au cerveau. Les scientifiques, à travers plusieurs analyses, savaient déjà que les Néandertaliens partageaient ce gène avec nous. La nouveauté ici est la découverte par des spécialistes de la génétique que les Néandertaliens étaient porteurs de trois mutations du gène SCN9A, qui modifient la protéine NaV1.7.

Dans un premier temps, pour saisir les effets de ces mutations sur les nerfs des hommes de Néandertal, les chercheurs ont implanté la version mutée du gène SCN9A dans des œufs de grenouille, puis dans des cellules rénales humaines – des modèles souvent utilisés pour identifier l’action des protéines qui contrôlent les impulsions neuronales. En parallèle, ils ont procédé à la même expérience, mais cette fois avec la version du gène dénuée de mutation. Les résultats ont alors révélé que la protéine NaV1.7 était plus active dans les cellules comportant les trois mutations géniques que dans les cellules sans mutation.

La douleur, une expérience subjective

Pour aller plus loin, Svante Pääbo, biologiste suédois spécialisé dans la génétique évolutionniste, Hugo Zeberg et leur équipe ont examiné les génomes de citoyens britanniques enregistrés à la UK Biobank, qui regroupe les informations génétiques d’un demi-million de Britanniques. Ils ont étudié 362 944 personnes ayant répondu à des questions sur leur tolérance face à la douleur. Parmi elles, elles étaient 1 327, soit 0,4 %, à avoir hérité une des trois mutations du gène néandertalien exacerbant l’expérience de la douleur.

En s’appuyant sur les réponses à 19 questions, les scientifiques se sont aperçus que les héritiers de ce gène avaient plus souvent ressenti une ou plusieurs formes de douleur par rapport aux personnes qui n’en étaient pas porteuses. En moyenne, les participants possédant la version mutée du gène avaient une probabilité supérieure de 7 % de ressentir davantage la douleur.

Avec cette étude, l’équipe est donc parvenue à mettre en lumière l’une des implications concrètes que peuvent avoir les gènes néandertaliens dont ont hérité certaines personnes aujourd’hui. Mais, à l’inverse, Svante Pääbo et Hugo Zeberg précisent que leurs travaux ne veulent pas nécessairement dire que les Néandertaliens ressentaient de plus fortes douleurs que leurs cousins Homo sapiens.

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En effet, la douleur reste une expérience subjective. Elle naît du traitement et de la modification, dans la moelle épinière et le cerveau, du signal envoyé par la protéine NaV1.7. Plusieurs aires du système nerveux central et divers processus mentaux associant des composantes sensorielles, émotionnelles et cognitives déterminent son intensité perçue. Malgré un matériel génétique quasiment identique, chaque être humain détecte, signale et tolère la douleur différemment.

Pour Svante Pääbo, le résultat de ce travail, s’il apporte des éclairages pour mieux comprendre les réactions et la tolérance à la douleur de l’homme moderne, est surtout « un premier exemple (…) qui montre comment nous commençons peut-être à avoir une idée de la physiologie de Neandertal, en s’appuyant sur les hommes d’aujourd’hui comme modèles ».

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