les ballets glauques de la République


Les protestations de bonne foi les plus énergiques sont parfois sujettes à caution. Publié début 1959 par André Le Troquer, le « démenti sans réserve, catégorique, absolu » est un modèle du genre. L’ancien président de l’Assemblée nationale doit faire face aux accusations d’un ancien policier en disponibilité, dont la mise sous mandat de dépôt pour détournement de mineures a été révélée dans l’édition du Monde datée du 10 janvier 1959.

L’homme recrutait des jeunes filles âgées de 14 à 20 ans (à l’époque, l’âge de la majorité est de 21 ans), qu’il proposait à la convoitise de notables et d’hommes politiques, dont Le Troquer, 74 ans. Des gamines de milieux modestes, parfois issues de maisons de correction, auxquelles on suggère – ainsi qu’à leurs parents – que ces messieurs pourraient faciliter une carrière de danseuse ou de mannequin.

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Pilier du Parti socialiste (SFIO), héros de la Grande Guerre, où il perdit un bras, puis de la Résistance, André Le Troquer est inculpé. Il s’indigne que l’on accorde le moindre crédit à « des filles perverses et débauchées ». Surtout, le dernier président de l’Assemblée nationale de la IVe République crie à un complot politique orchestré par la droite gaulliste désormais installée au pouvoir.

Regard ambigu

Les soirées se tenaient généralement au Pavillon du Butard, à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines). Un ancien rendez-vous de chasse mis à la disposition des présidents de l’Assemblée nationale. L’acte d’accusation évoque « des actes caractérisés d’excitation à la débauche (…), des relations sexuelles généralement complètes (…), perpétrés sans le moindre souci de discrétion », qui pouvaient « se pimenter du spectacle, fort apprécié, d’exhibitions de nudité (…), de flagellations à l’aide d’un martinet ». Plusieurs gamines diront aux juges leur sentiment d’avilissement, d’autres seront dans l’incapacité de témoigner, l’une fera une tentative de suicide.

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Sur cette affaire passablement glauque, la France jette un regard ambigu. France Soir forge une expression qui va faire florès : les « ballets roses ». Allusion aux chorégraphies que les filles exécutaient sous la férule d’Elisabeth Pinajeff, fausse comtesse roumaine et maîtresse de Le Troquer. Comme le résume Benoît Duteurtre dans Ballets roses (Grasset, 2009), le terme désigne parfaitement le regard « mi-réprobateur mi-goguenard » porté sur un scandale dont les victimes sont des « nymphettes » venues égayer les soirées de vieux barbons.

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