L’avocat de Donald Tusk arrêté en Pologne


Le ministre de la justice polonais, Zbigniew Ziobro, lors d’une conférence de presse, le 21 septembre à Varsovie.

L’affaire a un caractère sans précédent, et pourrait avoir des répercussions notables dans le paysage politique polonais. Jeudi 15 octobre, le Bureau Central Anticorruption (CBA) a procédé à l’arrestation puis à la perquisition du domicile et du cabinet de Roman Giertych, un des avocats les plus en vogue au sein de l’opposition libérale polonaise. Ce dernier représente, entre autres, l’ancien président du Conseil européen et ex-premier ministre Donald Tusk ainsi que sa famille, ou l’ancien ministre des affaires étrangères, l’eurodéputé Radoslaw Sikorski.

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Jeudi à 13 heures, les fonctionnaires du CBA ont arrêté l’avocat à la sortie d’une audience du tribunal régional de Varsovie, avant de l’emmener menotté à son domicile où ils ont procédé à une perquisition et à son audition. Victime d’un malaise, M. Giertych a été hospitalisé dans la soirée. Vendredi matin, sa famille jugeait son état de santé « grave », avant que le parquet ne démente et communique que son audition allait pouvoir se poursuivre à l’hôpital. Comme douze autres personnes arrêtées le même jour, M. Giertych a entendu les chefs d’accusation de « détournement de fonds d’une entreprise cotée en bourse » à hauteur de 92 millions de zlotys (20 millions d’euros), ainsi que de « blanchiment d’argent. »

Roman Giertych est une personnalité atypique, qui s’est fait remarquer depuis 2015 par ses multiples croisades médiatiques et juridiques contre le gouvernement du PiS (Droit et Justice) et le parti de Jaroslaw Kaczynski. Il est notamment engagé dans trois procédures judiciaires d’ampleur perçues comme gênantes par le pourvoir.

« Affaire éminemment politique »

Son arrestation – dont la forme a été jugée largement disproportionné par ses pairs – a provoqué de très vives réactions, ainsi qu’une vague de soutien dénonçant une atteinte grave au secret professionnel des avocats. Le Médiateur de la République et défenseur des Droits Civiques, Adam Bodnar, a notamment communiqué que « les conditions et le style de l’arrestation [de l’avocat] par le CBA soulèvent les plus vives inquiétudes et nécessitent des explications ». Dans le même esprit, le conseil supérieur du barreau a dénoncé le fait que le doyen du conseil n’était pas présent lors des perquisitions, comme le stipule la loi.

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Par l’intermédiaire de sa famille, l’intéressé a dénoncé « une affaire éminemment politique, une vengeance pour [son] activité antigouvernementale. » Donald Tusk n’a également pas mâché ses mots en affirmant sur Twitter que l’avocat « s’est mis à dos le pouvoir en dévoilant son caractère corrompu et en défendant ses opposants. Aujourd’hui, il a une fois de plus révélé l’essence de pratiques illégales dans le système judiciaire. Ils ne lui pardonneront pas. Nous pouvons ne pas être d’accord avec lui, mais soyons solidaires sur ce point ».

De son côté, le porte-parole du coordinateur des services spéciaux, Stanislaw Zaryn a souligné que « ces arrestations n’ont aucun lien avec les insinuations médiatiques ». « Attendons de pouvoir dire quelque chose de plus sur cette affaire, a-t-il ajouté, qui a un caractère criminel. Elle est le fruit d’une enquête de plusieurs mois, pour laquelle le CBA a récolté des preuves nombreuses et solides. »

Mise à mal de tous les contre-pouvoirs

Roman Giertych a été lors des premiers gouvernements du PiS (2005-2007) vice-premier ministre, ministre de l’éducation et chef de la Ligue polonaise des familles (LPR), un parti d’extrême droite catholique dissous depuis. Sa « reconversion » en avocat des principaux leaders la Plate-forme civique (PO), au pouvoir entre 2007 et 2015 puis premier parti d’opposition, ne cesse de soulever des polémiques.

Jacek Dubois, avocat de renom, et qui a plusieurs fois été associé aux dossiers de M. Giertych, a confié au Monde que l’intéressé lui a affirmé la veille de son arrestation qu’il s’apprêtait à dévoiler des preuves qui « compromettaient un des plus hauts responsables politiques au pouvoir ». Le lendemain, il devait en effet représenter lors d’un procès médiatisé le banquier Jacek Czarnecki, dans le cadre d’une affaire politico-financière où plusieurs noms de proches du pouvoir sont cités. Il était son seul avocat. « Les documents que M. Giertych détenait montraient les coulisses de cette affaire, embarrassante pour le pouvoir », affirme M. Dubois.

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Plusieurs journaux d’opposition ont également dévoilé que les procureurs du parquet de Poznan, qui est chargé de l’affaire, ont été surpris par cette arrestation, qui s’est faite à l’initiative de procureurs nommés par le sulfureux ministre de la justice, Zbigniew Ziobro. En vertu des réformes du PiS, ce dernier cumule son poste avec celui de procureur général, et bénéficie de prérogatives considérables. Cette affaire apparaît comme l’aboutissement d’un processus où le PiS, depuis cinq ans, a mis à mal tous les contre-pouvoirs au sein du système judiciaire. Dans un pays où les services spéciaux – renseignements et anticorruption – ont régulièrement été instrumentalisés à des fins politiques, l’affaire n’a pas fini de susciter des controverses.



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