la nouvelle décoration du bureau Ovale met à l’épreuve la « special relationship » entre Washington et Londres


Les bustes de Rosa Parks et d’Abraham Lincoln dans le bureau Ovale, à la Maison Blanche, le 21 janvier 2021.

Mais où est passé le buste de Winston Churchill ? Lorsque Joe Biden a ouvert le bureau Ovale à la presse, mercredi 20 janvier, pour son premier jour à la Maison Blanche, le changement a immédiatement sauté aux yeux… des tabloïds britanniques.

Le bureau Ovale symbolise la puissance et la majesté de la fonction présidentielle américaine. En y entrant, Joe Biden comme tous ses prédécesseurs a récupéré les affaires en cours et imprimé sa marque sur la décoration : celle-ci doit refléter sa personnalité, le type de présidence qu’il entend mener, et l’inspirer, un peu, parce que les journées vont être chargées.

La déco de Joe Biden, c’est l’inventaire à la Prévert de l’histoire des Etats-Unis : face au Resolute desk (le bureau présidentiel), il a accroché le portrait du président Franklin D. Roosevelt, référence à la crise des années 1930. Il est entouré de ceux de George Washington, du secrétaire au trésor Alexander Hamilton, des présidents Thomas Jefferson et Abraham Lincoln. Il a ajouté celui de Benjamin Franklin, pour montrer qu’il croit en la science. A côté, il a posé une pierre de Lune, hommage aux missions spatiales et écho au retour prévu en 2024 sur le satellite de la Terre.

Et puis, il y a les bustes : Abraham Lincoln, Martin Luther King, Robert F. Kennedy et Rosa Parks, références aux combats pour les droits civiques. Mais quid de celui de Winston Churchill, l’allié indéfectible de Roosevelt pendant la seconde guerre mondiale, celui qui le premier a évoqué la special relationship, ces liens diplomatiques, économiques, militaires et culturels très étroits entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis ?

Le portrait de Franklin D. Roosevelt entouré, de gauche à droite,  dans le sens des aiguilles d’une montre de George Washington, Alexander Hamilton, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln.

« L’Affront fait à Churchill »

Une certaine presse anglaise comme le Sun, qui défend bec et ongles la « britannitude », s’insurge contre cet « affront fait à Churchill » (« Churchill snub »). Le Daily Mail s’étrangle et trouve « très inquiétant » que le buste ait été remplacé « par le socialiste de gauche, César Chávez », leader syndical paysan américain et militant des droits civiques. Nigel Farage, le héraut du « Brexit » et soutien malheureux de Donald Trump, estime que ce retrait est « une gifle pour les Britanniques et toute perspective de bonnes relations ».

Ce n’est pas la première fois que le Royaume-Uni s’interroge sur les tribulations du buste à la Maison Blanche. En pleine campagne pour le Brexit et à l’occasion de la visite de Barack Obama en avril 2016, Boris Johnson, alors maire de Londres, publiait une tribune aux relents raciste dans The Sun. ll écrivait que le président « mi-Kenyan » l’avait peut-être retiré parce qu’il nourrissait « une aversion ancestrale pour l’Empire britannique, dont Churchill avait été un fervent défenseur ».

Le buste de Cesar Chavez derrière le bureau de Joe Biden.

Pas un, mais deux bustes

Mais ce qu’ignorait visiblement M. Johnson, c’est qu’il y a deux bustes du « vieux lion » à Washington. Ils ont tous les deux été créés par le sculpteur Jacob Epstein. A la fin de la seconde guerre mondiale, en août 1945, il a été chargé par le War Artists Advisory Committee de créer un buste de l’ancien premier ministre britannique, rappellent le Washinton Post et CNN. Mais personne ne sait vraiment combien ont été fondus : dix, douze ou seize.

L’un d’eux a été donné au président Lyndon B. Johnson le 6 octobre 1965. Mais il a dû être restauré et, en juillet 2001, Tony Blair a fait prêter celui de la résidence de l’ambassadeur britannique à Washington à George W. Bush. Ce buste resté dans le bureau Ovale jusqu’au départ du républicain avant d’être rendu aux autorités britanniques.

Barack Obama avait placé le buste à l’extérieur du bureau Ovale, dans la salle des Traités

Le buste appartenant à la Maison Blanche n’est pas pour autant tombé aux oubliettes. Sous la présidence de Barack Obama, il était placé à l’extérieur du burau Ovale, dans la salle des Traités, pièce qui fait partie des appartements privés de la famille présidentielle. En avril 2016, lors de son voyage à Londres, Barack Obama avait répondu aux sous-entendus de Boris Johnson, sans jamais le nommer. « J’aime ce type », a-t-il déclaré (à 41,32 minutes dans la vidéo ci-dessus) à propos du buste, ajoutant : « Il n’y a pas beaucoup de tables où l’on peut mettre des bustes. Sinon, elles commencent à avoir l’air un peu encombré. »

Après son entrée à la Maison Blanche, Donald Trump avait ramené le buste dans le bureau Ovale, peu avant ses décrets anti-immigration, le « Muslim Ban » et le « Travel Ban ». Le Guardian relevait que Jacob Epstein incarnait tout ce que Trump détestait. Né à New York en 1880, il était le fils de réfugiés juifs de Pologne émigrés aux Etats-Unis pour fuir la misère et les persécutions.

Mais même au Royaume-Uni, l’aura dont jouit Winston Churchill n’est plus ce qu’elle était. Une statue de l’ex-premier ministre, près du Parlement, a été taguée de l’inscription « raciste » lors d’une manifestation du mouvement Black Lives Matter, en juin 2020, suite à la mort de George Floyd. Boris Johnson a condamné cette action, la qualifiant d’« absurde et de honteuse », ajoutant qu’il était impossible d’essayer de changer les actions et les pensées de ceux qui, il y a des décennies, ont dirigé le pays.

Au moment où les liens familiaux entre Joe Biden et l’Irlande font craindre au Royaume-Uni un affaiblissement de la special relationship, le 10 Downing Street a décidé de ne pas réagir à cette affaire de buste. Dans un communiqué envoyé à la presse, un porte-parole a répondu que « c’est bien sûr au président de décorer le bureau Ovale comme il le souhaite ». La Maison Blanche n’a pas fait non plus de commentaire.

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