La mort du graphiste américain Milton Glaser


Le graphiste Milton Glaser pose pour un portrait dans son studio en février 2019 à New York.

Il y a des artistes dont la carrière se résume à un seul chef-d’œuvre. Celle de l’Américain Milton Glaser, mort à New York le 26 juin, jour anniversaire de ses 91 ans, typographe (on lui doit une douzaine de polices de caractères) et graphiste, créateur en 1975, c’est-à-dire à une époque où la ville était potentiellement en faillite, du logo mondialement connu « I ❤️ NY », est bien plus riche que cela.

Elle a contribué à créer le style pop puis psychédélique des années 1960 et 1970. L’homme a été aussi politiquement engagé : c’est à lui (sur une idée de l’écrivain Philip Roth) que l’on doit le merveilleux « Bring Back Monica Lewinsky » (« Rendez-nous Monica Lewinsky »), qui mettait en balance un président trop empressé auprès d’une de ses stagiaires, et un autre, George W. Bush, trop pressé d’engager son pays dans une guerre.

Né le 26 juin 1929 dans le Bronx, de parents d’origine hongroise, Milton Glaser suit les cours de la célèbre Cooper Union, avant d’obtenir une bourse Fulbright qui lui permet en 1952 d’étudier en Italie, à l’Académie des beaux-arts de Bologne, où il a pour professeur Giorgio Morandi, lequel avait obtenu le Grand Prix de peinture de la Biennale de Venise quatre ans plus tôt, en 1948.

Cette formation auprès d’un des grands peintres du XXe siècle, fasciné par Cézanne, un temps compagnon de route des futuristes italiens, mais aussi très lointain héritier des artistes de la première Renaissance, particulièrement Giotto, Masaccio et Uccello, sera déterminante pour Milton Glaser, lui inculquant le sens de l’efficacité des formes simples et des compositions rigoureuses. Avec une bonne dose de culot : en 1968, pour une marque italienne de machines à écrire, il avait détourné sans vergogne, mais avec talent, une peinture de Piero di Cosimo (1462-1522).

Réputation internationale

Mais son premier coup d’éclat datait de deux ans plus tôt : en 1966, il avait en effet été chercher l’icône d’un autre artiste, bien plus contemporain, pour illustrer la couverture d’un disque de Bob Dylan édité par CBS Records, Bob Dylan’s Greatest Hits : celle de Marcel Duchamp, dont il s’était inspiré d’une photo de profil pour refaire celle du chanteur, y ajoutant une chevelure peinte en couleurs psychédéliques du plus bel effet.

En 1954, il avait fondé avec Reynold Ruffins, Seymour Chwast et Edward Sorel, des copains d’école, l’agence Push Pin (il la quitte en 1974 pour créer sa propre société) à New York. L’agence a le vent en poupe, et une réputation internationale, au point qu’une exposition lui est consacrée en 1970 à Paris, au Musée des arts décoratifs. Une photographie de l’époque montre une vingtaine de jeune gens, certains en costume-cravate, d’autres non, mais tous ou presque (lui est déjà fort dégarni) aux cheveux longs, comme il seyait alors. Toutefois, c’est moins leur image qui compte que celle qu’ils entendent donner, certes de leurs clients souvent prestigieux, mais surtout de leur ville : « I love New York » est né bien avant que Glaser le dessine.

On ne peut s’empêcher de penser à « LOVE », créé en 1970 par le pop-artiste Robert Indiana (1928-2018), également devenu une icône, et sur lequel, comme Glaser avec son « I love NY », l’artiste refusait de toucher des droits d’auteur. Certains des logos imaginés par Glaser sont réellement proches des peintures d’Indiana (on pense notamment à celui qu’il dessina pour DC Comics), sans qu’il soit possible, ni nécessaire, de se poser la question de l’influence de l’un sur l’autre (et vice versa) : l’époque était plus généreuse, et moins procédurière.

Extravagant

En 1968, il cofonde New York Magazine, aujourd’hui encore une référence pour les amoureux de cette métropole extraordinaire et parfois extravagante. Extravagant, il l’est aussi souvent dans ses travaux. Quand il illustre les couvertures des pièces de Shakespeare, ou des pochettes de réorchestrations de Bach, on se demande si ces vénérables auteurs n’ont pas fumé la moquette : la pochette des Greatest Hits, de Bach, en particulier, a des faux airs de Yellow Submarine… Pourtant, on se souvient aussi d’un gentil pigeon au pantalon rayé et souliers vernis piétinant une cigarette, accompagné du slogan « Sans tabac, prenons la vie à pleins poumons » : le dessin est de lui.

Sa pochette des « Greatest Hits » de Bach a des faux airs de « Yellow Submarine »

Publicitaire, il sublime des raviolis comme des sodas, sans trop d’états d’âme. En revanche, ses affiches politiques sont sans ambiguïté : l’une étrille le Parti républicain en stylisant l’éléphant qui est son symbole, pour lui donner la forme du mot no (« non »). « No solution, no compassion », dit le sous-texte… L’hebdomadaire américain (de gauche) The Nation, fondé en 1865, ayant besoin d’un lifting, il en redessina la maquette, et ajouta quelques buttons, des badges publicitaires qui disaient : « Secrecy promotes Tyranny » (« le secret entraîne la tyrannie »), « Dissent protects democracy » (« la dissidence protège la démocratie »), ou encore « Surveillance undermines liberty » (« la surveillance entrave la liberté »). Un programme, en quelque sorte.

Dans les années 1980, c’est la lutte contre la transmission du sida qui l’occupe : il dessine le logo « AIDS » pour l’Organisation mondiale de la santé, mais aussi, et dans un genre très différent, la figure d’un ange déchu pour la pièce de théâtre gay Angels in America, de Tony Kushner.

Son dernier grand fait d’arme graphique fut inspiré par les attentats du 11 septembre 2001 : il reprit le logo qui l’a rendu célèbre, ajoutant une petite tache noire sur le bas du cœur rouge, à l’emplacement des Twin Towers sur l’île de Manhattan, et ajouta à son « I love NY » les mots « More than ever » (« Plus que jamais »). Il était peut-être un artiste, certainement un grand graphiste, évidemment un New-Yorkais, et les vrais sont moins nombreux qu’on ne le pense.

Milton Glaser en quelques dates

26 juin 1929 : naissance à New York

1966 : illustre la couverture du « Bob Dylan’s Greatest Hits »

1968 : co-fonde « The New York Magazine »

1975 : crée le logo « I love NY »

26 juin 2020 : mort à New York





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