« La Grande Epaule portugaise », de Pierre Lafargue, une odyssée contemporaine


Le titan Atlas portant la voûte céleste sur ses épaules (Gravure de 1730).

« La Grande Epaule portugaise », de Pierre Lafargue, Vagabonde, 272 p., 17,50 €.

Il s’est dit ici, puis là, il se répète de communiqués de presse en magazines que Pierre Lafargue serait « le secret le mieux gardé » de la littérature française contemporaine. Rappelant que Lafargue s’est autrefois appliqué à un brillant Sermon sur les imbéciles prononcé dans ma cave avec toutes sortes de précautions fantastiques (Verticales, 2002) après avoir réchauffé l’art du tombeau (Tombeau de Saint-Simon en la deuxième chapelle de mélancolie, Verticales, 2000), il faudrait du coup non seulement élucider le terme de secret, mais s’interroger aussi sur ce que « gardé » veut dire : par qui donc est-il gardé, ce sacré secret que d’aucuns tentent cependant de partager au mégaphone médiatique ?

La houle des phrases et du sens

Sans doute les textes de Pierre Lafargue sont-ils eux-mêmes les gardiens du secret : tant ce type de formule vient à la bouche ou à la plume précisément quand l’on peine à partager avec les moyens du bord un enthousiasme qui repose avant tout sur la splendeur insaisissable mais envoûtante d’une grande langue française. Volontiers délirant, le verbe de Lafargue se déploie en larges mouvements, sac et ressac, emportant le lecteur dans la houle des phrases et du sens qui reste, depuis « l’aurore aux doigts de rose » du récit homérique, au principe même de la littérature. Cela n’empêche nullement l’auteur d’expliciter ses propos, c’est-à-dire en réalité de jouer à se contredire, puisqu’un astucieux système de notes prétendument rédigées par deux éditeurs (qui pourraient s’appeler l’un Pécuchet et l’autre Bouvard) permet de ramener au sens commun ou à la platitude les envolées lyriques de cette vaste odyssée contemporaine, celle de Marie-Alberte, princesse ou sorcière qui se soucie trop peu, selon les éditeurs, « d’être l’une de ces dames dont la littérature classique louait le caractère modeste et les grands yeux baissés à tout propos ».

Lire aussi, sur « Aventures », de Pierre Lafargue (2015) : Un cerveau plein de tonnerres

Nul hasard si le mot de platitude s’est invité de lui-même : c’est que La Grande Epaule portugaise déploie une vision résolument platiste de notre petite planète. Le père de Marie-Alberte est en effet le Titan « aux larges narines » qui lutte « contre l’avachissement de la Terre », relevant « encore et toujours les bords du monde avec sa grande épaule portugaise ». Aller l’embrasser, c’est le distraire, dès lors risquer l’effondrement, comme le précise le frère mal-aimé de Marie-Alberte, qu’elle enrage de retrouver toujours aussi gigantesque et beau, quand « sa puissance ressemble au soleil d’été, sa tête large et chevelue et son torse de folie dépassent largement le toit des toilettes : pour lui, ce toit est une table basse » – pour préciser la mesure des choses, ajoutons que les toilettes ici évoquées sont plantées au milieu d’une aire d’autoroute (quelque part en France, au bord du monde).

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