« La danse se transmet comme un legs, mon travail est de lutter contre l’oubli »


Le réalisateur français Dominique Delouche (assis), le chorégraphe et danseur russe Vladimir Vassiliev, et sa femme, la danseuse russe Ekaterina Maximova, à Moscou, en 1990, au Théâtre Bolchoï.

Il a filmé les danseuses classiques les plus charismatiques, disséqué en douceur avec elles les articulations des rôles-titres des ballets, noué au petit point le passé au présent entre les générations d’interprètes. Le cinéaste Dominique Delouche, 89 ans, réalisateur de 24 Heures de la vie d’une femme (1968), mais surtout de documentaires sur la danse, signe un livre de souvenirs et de portraits d’artistes chorégraphiques, La Danse, le désordre et l’harmonie. Une traversée émotionnelle et analytique où l’on croise Yvette Chauviré, William Forsythe, Sylvie Guillem…

Pour quelles raisons avez-vous écrit ce livre, entre souvenirs, analyses et déclarations d’amour à des personnalités qui vous ont marqué ?

Je voulais remercier la danse, à qui je dois mes premières émotions du spectacle. L’apparition des danseurs sur la scène du Palais Garnier, à Paris, pendant l’Occupation, a été une sorte d’épiphanie où des humanoïdes en lévitation pouvaient ressembler aux anges dont on me parlait au catéchisme. Un éblouissement pour l’enfant de 11 ans que j’étais, dans cette période de ténèbres. Une sorte de « petite mort », délicieuse, inavouable alors.

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Quand ces extraterrestres se sont trouvés devant ma caméra, j’ai transféré une idolâtrie en rapports humains de travail et souvent d’affection. Au stade du livre, enfin, ces souvenirs se sont cristallisés dans une sorte de mémorial hors du temps. Déjà, en effet, certaines de ces grandes et belles personnes avec qui j’ai trempé dans le chaudron de la création ont disparu, comme Yvette Chauviré, Alicia Markova, Violette Verdy, Serge Lifar

C’est la découverte de l’œuvre de Serge Lifar (1905-1986) en 1942, pendant la guerre, qui déclenche chez vous la passion de la danse. Vous parlez de son travail en pointant « sa sensualité panique et la perfection apollinienne du corps ». Que voulez-vous dire exactement ?

Les photos de Lifar jeune, surtout dans le ballet Apollon musagète, témoignent de cette dualité, de ce métissage helléno-oriental : une chaleur du corps évoquant le dieu Pan jointe à une élégance qu’illustre sa perfection académique. Lifar était très expressif – ce qui était nouveau à l’Opéra de Paris – et à la fois irréprochable dans sa plastique. Il était à la fois Rodin et Maillol.

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Il y a dans votre livre une réhabilitation de Lifar, qui a été renvoyé de l’Opéra à la Libération pour avoir collaboré avec les Allemands. Quelle importance cela a-t-il pour vous ?

Quand j’ai connu Lifar, en 1958, pour mon premier film, Le Spectre de la danse, c’était un homme à terre. Il venait d’être viré une seconde fois de l’Opéra, non plus pour des raisons politiques, mais pour un déni de talent de la part de la direction. J’ai admiré le héros humilié. Son purgatoire à mon avis dure encore, puisqu’une grande quantité de ses ballets sont perdus à jamais, à cause de l’incurie de l’Opéra, qui n’a pas fait son devoir de mémoire.

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