La cinéaste Julia Ducournau, chef de file du cinéma de genre français


Julia Ducournau, réalisatrice et scénariste française, à Paris, le 17 février 2021.

Certains films agissent sur l’intellect, le cœur ou les nerfs, d’autres s’infiltrent directement sous la peau comme une décharge électrique. Et de fait, le cinéma français se souvient encore de la secousse reçue, un beau jour de mars 2017, à la sortie de Grave, cinq lettres laconiques au fronton du premier long-métrage de Julia Ducournau, furieuse fiction mutante et cannibale affolant tous les curseurs de l’imagerie hexagonale.

Avec habileté et témérité, le film prenait la pente initiatique du récit adolescent pour subvertir sa carte du Tendre par de grandes poussées de fièvre horrifique, moins une façon de jouer avec les codes que de prendre très au sérieux la tempête hormonale qui s’empare du corps à cet âge-là. Et pas n’importe lequel : un corps féminin enfin débarrassé de toute mystique sensualiste, représenté avec une rare frontalité dans ses appétits et ses bouillonnements.

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Grave décrit le parcours de Justine, végétarienne, qui fait son entrée à l’école de médecine et, au cours d’un bizutage humiliant, est forcée d’ingérer un rognon de lapin cru, déclenchant chez elle un élan irrépressible pour la chair fraîche et si possible humaine. Sous ces pulsions cannibales, on pouvait lire plusieurs choses : non seulement la découverte d’un appétit sexuel tout-puissant par une jeune fille timide qui devient peu à peu le succube de l’école, mais aussi la critique d’un système scolaire terrifiant, organisant une concurrence impitoyable entre ses recrues, pour finalement aller dans le sens d’une reproduction des élites.

Evanouissement de spectateurs

« L’importance de Grave a été, pour moi, fondatrice, existentielle, reconnaît aujourd’hui, avec le recul, Julia Ducournau. Comme je n’écris pas avec une rapidité fulgurante, sa fabrication m’a pris cinq ans, une page considérable de ma vie. Le premier long est très formateur. Et puis personne ne vous connaît, alors on fonce tête baissée, on est porté par une énergie, une nécessité vitales. On a tourné le film en trente-sept jours. Je trouvais, à l’époque, que c’était serré, mais j’ai fini par comprendre que ça serait toujours le cas, surtout quand on fait du cinéma de genre, en France. »

« Je ne fais pas de l’horreur stricto sensu, mais une horreur digérée, du point de vue des personnages, très proche de nous, très proche des corps »

La réalisatrice, âgée de 37 ans, pose un regard ébahi sur les dix mois de tournée festivalière qui ont précédé la sortie du film, depuis sa présentation à la Semaine de la critique, à Cannes, en mai 2016. « On a terminé la postproduction du film trois jours avant Cannes, se rappelle-t-elle, que j’ai traversé en enchaînant les interviews avec 40 °C de fièvre… J’ai cru que j’allais mourir ! [rires] » A Toronto, le film va jusqu’à provoquer l’évanouissement de deux spectateurs, évacués au cours de la projection, ce qui, dans le domaine de l’horreur, vaut toutes les lettres de noblesse. « Le film a été acheté par Focus, une filiale d’Universal. Si l’on compte la promo française et américaine, puis la saison des prix qui nous emmène jusqu’aux Césars 2018, l’accompagner a duré deux ans. C’est cool au début, mais ma santé en a pris un sérieux coup. »

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