Hervé Le Tellier démultiplié


L’écrivain Hervé Le Tellier, à Paris, en mai 2020.

Il n’écrit jamais deux livres qui se ressemblent. Pas le genre de la maison Le Tellier. Trois ans après Toutes les familles heureuses (JC Lattès, 2017), récit personnel à la douleur sans pathos, lequel suivait l’hilarant Moi et François Mitterrand (JC Lattès, 2016), dont le narrateur ne cessait d’écrire à l’ancien président de la République, puis à son successeur, et cherchait à interpréter des réponses immuablement standards, Hervé Le Tellier surprend avec L’Anomalie. Ce roman plein de rebondissements, qui va des Etats-Unis au Nigeria, en passant par la France et l’Inde, pour raconter la confrontation de ses protagonistes avec des doubles soudainement apparus, possède une efficacité narrative qui ne renonce pas aux jeux littéraires chers à cet oulipien distingué. Si, par son épaisseur, par le nombre de ses personnages et par ses ambitions de roman-monde, L’Anomalie diffère du reste de son travail, on y trouve les constantes d’une œuvre qui, depuis près de trente ans, jongle avec les structures, la langue et les références. Pour en discuter avec Hervé Le Tellier, nous l’avons rencontré dans les bureaux de son (nouvel) éditeur, Gallimard.

Collectif

Entré à l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) en 1992, invité (à rond de serviette) de l’émission « Des Papous dans la tête » (sur France Culture) jusqu’à sa disparition en 2017, c’est peu de dire qu’Hervé Le Tellier possède une approche ludique et collective de la littérature. Il décrit en pédagogue joyeux les « jeudis de l’Oulipo », qui commencent systématiquement par « la création », où des membres exposent ce sur quoi ils travaillent, avant que ne s’ouvre la phase de « rumination », « où l’on parle de nos trucs inaboutis », puis celle de l’« érudition », où sont évoqués des textes « qui viennent d’autres époques, d’autres pays, mais semblent de nature oulipienne », avant de passer aux « actions futures ». Ainsi, prosateurs et poètes du groupe discutent-ils des structures qu’ils ont en tête, de celles sur lesquelles ils butent. « Quand Georges Perec est venu parler de son projet pour La Vie mode d’emploi [Hachette, 1978], c’est l’un des mathématiciens de l’Oulipo qui lui a expliqué la polygraphie du cavalier » – ce mouvement du jeu d’échecs que Perec a adopté comme contrainte.

L’Anomalie n’est pas bardé de principes d’écritures spécifiques, mais sa section « Remerciements » comprend nombre de camarades oulipiens, tels Paul Fournel, Clémentine Mélois (un personnage porte même le patronyme d’icelle) ou Jacques Roubaud. Ils ne sont cependant pas les seuls remerciés : longtemps journaliste scientifique, Hervé Le Tellier a interrogé beaucoup de personnes pour étayer son roman à la lisière de la science-fiction, qu’il s’agisse des pages sur l’aviation, de celles sur les approches religieuses de l’âme, de celles sur la médecine.

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