Eternelle et actuelle, le paradoxe de la philosophie


« Des textes toujours d’actualité pour mieux comprendre le monde ». C’est ce qu’affirme la présentation de la collection « Le Monde de la philosophie ». Qu’est-ce que cela signifie exactement ? A la réflexion, cette affirmation soulève plusieurs interrogations.

Comment se fait-il, d’abord, que des penseurs qui vécurent dans l’Antiquité, à la Renaissance, sous Louis XIII, XIV, XV… ou au temps des locomotives à vapeur puissent encore nous dire quelque chose de pertinent sur notre société et sur ses crises ? L’univers où nous vivons a pourtant bien peu en commun avec celui qu’ils ont connu.

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Platon et Aristote, en Grèce, Lucrèce et Sénèque, à Rome, vivaient entourés d’esclaves. Ils ignoraient les machines, leurs lettres mettaient des semaines et des mois pour parvenir à leur destinataire. Montaigne et Machiavel ne voyageaient qu’à cheval, Rousseau traversait la France à pied. Ils ignoraient nos moyens de transport, la planète connectée qui est la nôtre. Voltaire, Montesquieu, Tocqueville, si proches parfois de nos interrogations politiques les plus actuelles, ne connaissaient ni les réseaux sociaux ni les revendications d’aujourd’hui.

Pourquoi donc les lire afin de comprendre notre situation ? Question facile à formuler, difficile à démêler ! Habituellement, dans le registre des connaissances, l’ancien est périmé, devenu inutile parce que dépassé. Seuls des historiens s’intéressent encore à la physique d’Aristote, aux découvertes mathématiques de Descartes, de Pascal, de Leibniz. N’importe quel article de recherche – en biologie, chimie, physique ou médecine – mentionne des références de ces derniers mois, des dernières années au plus, jamais des travaux datant de plusieurs siècles !

Héritage moral et existentiel

En revanche, les philosophes du XXIe siècle se réclament toujours, résolument et continûment, des œuvres d’autrefois. On dirait que l’épaisseur de l’histoire importe peu. Ils citent Platon, Lucrèce, Spinoza, Hegel et compagnie comme de perpétuels contemporains, indéfiniment actuels, toujours pertinents. Comment se fait-il que les philosophes soient considérés comme efficaces malgré les siècles qui passent, les économies qui changent, les sociétés qui évoluent ?

Un parallèle avec la littérature et la poésie pourrait indiquer la voie pour résoudre ce problème. Nous lisons toujours avec émotion Homère, Sophocle ou Euripide. Les sentiments engendrés, de siècle en siècle, sans discontinuité, par les textes de Dante, de Racine, de Zola, de cent autres montrent qu’évidemment des traits communs à toutes les passions humaines traversent les époques. La haine, la pitié, l’ambition, la jalousie, la tendresse, les rivalités, les désirs de possession, de gloire et de pouvoir, la crédulité et la ruse, le courage et la veulerie… tout se retrouverait, sans métamorphose notable, d’une époque à une autre.

A partir de là, on soutiendra aisément que les propos de Socrate sur l’amour, le bien, le beau, la vie bonne peuvent s’appliquer encore à nos existences, 2 500 ans plus tard. Ce que Pascal éclaire de nos futilités et naïvetés est indépendant de l’Age classique et du milieu qui fut le sien. Argument simplissime : les humains, pour l’essentiel, étant toujours les mêmes, les réflexions pour se gouverner sagement demeurent valables en dépit du temps. On en conclura que la philosophie transmet des préceptes de sagesse pratique, des règles pour examiner sa conduite et réformer son existence qui sont sans âge. Vivre en sage ne supposant rien de radicalement différent d’une époque à une autre, cet héritage moral et existentiel serait donc toujours actuel.

2 et 2 font 4

Malgré tout, cette solution ne répond que partiellement à notre interrogation de départ. Car nous ne cherchons pas à savoir si les textes des philosophes sont toujours actuels « pour mieux vivre », mais bien « pour comprendre le monde ». On répondra peut-être, et à juste titre, que les passions humaines faisant partie du monde, ce qui permet de les comprendre ne saurait être obsolète. Mais la question reviendrait : ce monde qui est le nôtre – où se côtoient notamment changement climatique et intelligence artificielle, transhumanisme et collapsologie, populismes et rébellions – comment des textes rédigés par des auteurs qui ne savaient rien de ces phénomènes peuvent-ils nous aider à les comprendre ?

La réponse classique consiste à proclamer éternelles toutes les questions dont traite la philosophie. Cette philosophia perennis – c’est-à-dire « durable », « inaltérable » –, comme disait le latin des savants d’autrefois, se trouve installée, une fois pour toutes, hors de l’histoire. Surplombant les siècles, elle est supposée parler à toutes les époques. Elle serait, par définition, toujours actuelle. En ce sens, la philosophie, en ne parlant que d’un seul monde, immobile et immuable, permettrait de comprendre tous les mondes. L’éternité serait son domaine, puisque la vérité rationnelle ne change ni dans le temps ni dans l’espace.

Là serait le secret. 2 et 2 font 4 sous Périclès comme sous Donald Trump, au temps des Médicis ou de Napoléon. En ce cas, peu importent mutations techniques, régimes économiques, révolutions sociales, bouleversements des mœurs. Une fois sortis du monde de l’illusion, ayant quitté mirages et ombres, les philosophes contempleraient des vérités que le temps n’oxyde pas. Platon, en inventant l’allégorie de la Caverne, ne dit pas autre chose.

Quand Spinoza, deux mille ans plus tard, veut envisager le monde « du point de vue de l’éternité » (sub specie aeternitatis), il creuse autrement la même veine. Le royaume des philosophes serait celui de la vérité, laquelle est immuable, unique et intemporelle. La rationalité, qui permet d’y accéder, n’aurait ni époque ni nation. « Les Chinois voient les mêmes vérités que je vois », affirmait Malebranche. 2 et 2 font 4, toujours, mais aussi partout, dans l’espace comme dans le temps.

Pas d’interrogation transhistorique ?

Dans cette perspective, « le monde » est sans doute mieux compris, mais c’est toujours un même univers, identique et fixe, et non pas celui « d’aujourd’hui », avec ses singularités nouvelles, sa face inédite, déconcertante. Ce qu’oublie cette représentation de la philosophie éternelle, c’est évidemment l’histoire, avec ses ruptures, et le surgissement de nouveautés radicales.

C’est pourquoi Hegel, puis Marx, Nietzsche également, sur un autre registre, ont mis en cause cette conception d’une philosophie identique à elle-même, traversant les temps de manière impassible. Aux yeux de ces penseurs qui privilégient l’évolution historique, le royaume immuable des vérités éternelles est un mirage. Pour eux, toutes les questions possèdent une histoire. Selon les sociétés, les époques, les conflits, certaines interrogations surgissent, d’autres non.

« L’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut résoudre », souligne Marx. En fonction de sa situation – économique, technique, sociale – à une époque donnée, une société rencontre telle ou telle interrogation. Autrement dit, il n’y aurait jamais véritablement d’interrogation transhistorique. Il serait donc vain d’attendre des philosophes anciens une réponse à nos questions, qui pour eux ne se sont jamais posées. A quoi bon demander à Platon son avis sur la malbouffe ou le réchauffement climatique, puisqu’il n’a jamais pu envisager leur existence ? Il serait absurde, semble-t-il, d’aller demander à Erasme un jugement sur la PMA, à Descartes un diagnostic sur les réseaux sociaux, à Auguste Comte un bilan des « gilets jaunes »…

Il est possible, et pas si compliqué qu’on pourrait le croire, de se servir des notions d’hier pour comprendre aujourd’hui – à condition de les adapter au lieu de les plaquer, de les reprendre pour réinventer leur usage.

Voilà que les philosophes semblent nous laisser en panne à propos des phénomènes qu’ils n’ont pas connus. Pourtant, cette évidence aussi a son revers. Si chaque époque doit forger de toutes pièces les outils pour comprendre les questions nouvelles qui surgissent, se préoccuper des textes anciens, de l’héritage des bibliothèques, des œuvres des philosophes serait comme visiter un musée.

On irait donc admirer un patrimoine intellectuel, des chefs-d’œuvre subtils, souvent admirables, mais sans utilité directe pour aujourd’hui ni pour demain. On contemplerait des outils théoriques, mis au point autrefois, sans pouvoir les faire fonctionner au présent. Comme si l’on observait des socs de charrue ou des gouges d’ébéniste, alors que les problèmes à résoudre sont ceux des machines agricoles et des usines de contreplaqué.

C’est faux. Il est nécessaire d’expliquer pourquoi. Et de montrer, pour finir, qu’il existe une dernière voie, un chemin médian, où il est possible, et pas si compliqué qu’on pourrait le croire, de se servir des notions d’hier pour comprendre aujourd’hui – à condition de les adapter au lieu de les plaquer, de les reprendre pour réinventer leur usage.

Socrate et les réseaux sociaux

Le modèle a été fourni par Kant. Quand ce philosophe demande « Qu’est-ce que les Lumières ? », le mouvement est en plein essor. Comme l’a bien vu Michel Foucault, Kant est sans doute le premier à s’interroger sur la singularité de sa propre époque. Au lieu de réfléchir à des questions supposées intemporelles, il demande : « Que nous arrive-t-il donc, en ce moment, que les autres, avant, n’ont pas connu ? » Toutefois, il forge son analyse en utilisant des outils – les notions d’éducation, de liberté, d’autonomie… – qui ont tous été élaborés antérieurement au siècle des Lumières, mais qui vont lui permettre d’en saisir la singularité et la nouveauté.

Il n’y a donc pas à opposer éternité et histoire, vérité immuable et nouveauté incessante. Il s’agit bien plutôt de les articuler sans cesse l’une à l’autre. Certes, ce n’est pas toujours commode ni forcément évident. Pourtant, chemin faisant, en avançant dans la lecture des philosophes, on s’aperçoit vite que cela marche.

Quand Socrate, devant ses juges, soutient qu’il est facile de se défendre face à des accusateurs dont on voit le visage, mais impossible de combattre une rumeur anonyme dont les auteurs demeurent dans l’ombre, qui ne pense aux réseaux sociaux ? Quand Voltaire parle de l’impossibilité de contrer des fanatiques résolus à tuer ceux qui ne voient pas le monde à leur façon, qui ne songe aux islamistes radicalisés ?

Et pour retrouver Platon, avec qui tout commence et tout finit, il est vrai qu’il ne pouvait imaginer une seconde que la puissance des actions humaines vienne détraquer les cycles de la nature. Il nous permet pourtant de comprendre un point essentiel à propos du dérèglement climatique. Dans Le Banquet, le médecin Eryximaque (son nom signifie « qui combat le hoquet ») distingue deux Eros, l’un qui tend vers l’harmonie, l’autre vers les déséquilibres, y compris ceux du climat. Un pas de plus peut suffire pour conclure que notre démesure n’est pas pour rien dans les dysfonctionnements planétaires… Ainsi Platon, sans le savoir, parle de nous.

Cent autres exemples habitent ces volumes. Il ne s’agit pas, on l’aura compris, de coïncidences ni d’heureux hasards. Les vérités qu’ils contiennent se « rafraîchissent » au fil du temps. Ce qui rend les textes des philosophes toujours d’actualité pour mieux comprendre le monde… tel qu’il change.

Retrouvez la collection « Le Monde de la philosophie » publiée par « Le Monde » sur le site qui lui est consacré : www.lemondedelaphilosophie.fr



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