En pleine tempête, Ubisoft se sépare de ses plus fidèles lieutenants mais veut garder le cap


Lors de sa conférence très attendue du dimanche 12 juillet, l’éditeur Ubisoft n’est pas revenu sur les scandales qui le secouent.

Les joueurs l’attendaient depuis son annonce, le 11 mai : l’Ubisoft Forward, une conférence en ligne lors de laquelle l’éditeur français Ubisoft dévoilerait de nouveaux détails concernant les jeux à sortir au cours des prochains mois.

Ce dimanche 12 juillet, l’Ubisoft Forward a bien eu lieu. Et des annonces ont bien été faites ce soir-là : outre des dates de sortie pour Watch Dogs Legion (29 octobre), Assassin’s Creed Valhalla (17 novembre) et le jeu mobile Tom Clancy’s Elite Squad (6 août), cela a surtout été l’occasion pour Ubisoft d’officialiser un jeu dont le titre et un visuel avaient déjà fuité sur Internet : Far Cry 6, qui sortira le 28 février 2021.

Pas un mot en revanche sur la série de polémiques qui touche cet acteur majeur de l’industrie du jeu vidéo depuis mi-juin : quatre heures plus tôt, l’éditeur avait d’ailleurs prévenu que la conférence étant préenregistrée, il lui était impossible d’y évoquer « les problèmes que nous avons en ce moment ».

Des « problèmes » impossibles à occulter pourtant, au point que certains médias (en France, le site spécialisé Gamekult) ou « influenceurs » (en France toujours, les vidéastes MisterMV, ExServ ou encore bibi300) ont renoncé à couvrir l’événement en « live », en signe de soutien aux salariés du groupe.

Depuis un mois, l’entreprise française est en effet dans la tourmente. Mi-juin, sur les réseaux sociaux, une vague de dénonciations de viol, de harcèlement sexuel, de prédation ou de comportements douteux, commis par des hommes de l’industrie envers des femmes ont touché plusieurs entreprises du secteur, et notamment Ubisoft.

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Le 25 juin, l’entreprise avait annoncé « des enquêtes internes ». Mais le déluge d’accusations ne faisait que commencer. Le 1er juillet, le premier volet d’une enquête de Libération met en cause certaines figures connues de l’entreprise, au point de pousser Ubisoft à se séparer ou à mettre à pied certains d’entre eux, et à annoncer la mise en place d’une cellule de crise. Selon les informations de Libération, « la direction espère qu’on ne parlera plus du scandale Ubisoft à l’extérieur d’ici une semaine ».

C’est raté. Les enquêtes successives de Numerama et, finalement, le deuxième volet de l’enquête de Libération paru le 10 juillet, mettront directement en cause Serge Hascoët, souvent décrit comme « le numéro 2 » d’Ubisoft, dans les faits chargé du département éditorial qui a droit de vie ou de mort sur tous les projets du groupe. Outre les récits de comportements ou de propos déplacés, il serait surtout, selon l’enquête de Libération, et aux côtés de la responsable des RH du groupe, celui qui a permis à cette culture qualifiée de « toxique » de s’installer dans cette entreprise comptant 18 000 salariés à travers le monde.

Dans la nuit du 11 au 12 juillet, moins de 24 heures avant la diffusion de sa grande conférence, coup de théâtre : Ubisoft annonce le départ de trois cadres clés de l’entreprise : Serge Hascoët et Yannis Mallat, directeur des importants studios canadiens de l’éditeur, quittent l’entreprise, et la DRH Cécile Cornet abandonne ses fonctions.

Des décisions « positives » mais « qui ne suffiront pas »

Du côté des organisations de défense des salariés, la nouvelle a été jugée « encourageante » « mais pas suffisante ». Contacté par Le Monde, Marc Rutschlé, représentant de la section syndicale Solidaires informatique au sein du studio Ubisoft Paris, a ainsi expliqué que « le problème est bien plus large que quelques personnes qu’il suffirait d’écarter. D’autres personnes au sein des studios sont accusées d’actes graves, [et] ne sont actuellement pas inquiétées (…) : les personnes qui se sont rendues complices de la silenciation des victimes doivent être également exclues. Nous estimons surtout qu’une procédure d’alerte plus simple et respectueuse du code du travail serait plus efficace que les cellules d’écoute et les comités de discussions ». Le syndicat a en outre listé sur son site une série de mesures qu’il estime « nécessaires pour un avenir apaisé », et lancé un appel à témoignages « pour d’éventuelles poursuites en justice ».

Même son de cloche du côté du syndicat des travailleurs du jeu vidéo (STJV), qui parlait dimanche d’une « très bonne nouvelle, qui ne doit pas nous faire perdre de vue que le problème est systémique et que de simples départs ne suffiront pas. Ce n’est qu’un début, il ne faut rien lâcher pour que les changements nécessaires soient mis en place partout dans l’industrie ». Ce lundi, le STJV annonçait la constitution de sa section syndicale à Ubisoft Paris.

Au syndicat national du jeu vidéo (SNJV), qui représente les entreprises françaises du secteur (dont Ubisoft), Lévan Sardjevéladzé parle d’un « signal fort et clair, sans ambiguïté. A cet égard, j’ai confiance en Yves Guillemot pour mener cet important changement au sein d’Ubisoft ». Le président du SNJV explique également au Monde avoir proposé à son conseil d’administration « le financement d’une ligne de soutien externe opérée par un cabinet indépendant permettant notamment aux victimes une prise en charge juridique adaptée, en vue notamment de porter plainte si elles le souhaitent ».

Contacté par Le Monde, le SELL, le syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs, représentant les intérêts des éditeurs de jeux vidéo en France, explique « ne pas commenter l’actualité de ses adhérents ». En revanche, Elizabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, s’est dite dans un tweet « indignée par la culture du harcèlement que font régner certains dirigeants d’Ubisoft. L’impunité doit cesser ! ».

Contactée par Le Monde, Audrey Leprince, présidente de l’association Women in Games (WIG), qui œuvre pour la promotion de la mixité dans l’industrie du jeu vidéo, considère les changements opérés par Ubisoft comme « un premier signe positif », mais considère « qu’il reste encore beaucoup de travail dans l’ensemble de l’industrie ». Selon Mme Leprince, il est « important de juger des actions entreprises dans la durée » : « Nous encourageons l’ensemble des acteurs du secteur, des petits studios aux plus grosses entreprises, mais aussi les écoles de jeu vidéo à mettre en place des formations à la diversité, au respect et à l’égalité au sein de leurs équipes afin de travailler sur un changement profond des mentalités et de la culture de notre industrie. »

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