« En maniant les symboles, les Daft Punk jouent un rôle de passeurs avec une grande poésie »


Daft Punk, le duo formé par Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, à Los Angeles, le 17 avril 2013.

Journaliste au service culture du Monde, Aureliano Tonet a répondu à vos questions sur la séparation, annoncée lundi 22 février, du duo électro Daft Punk, formation-phare de la French touch composée de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo.

Lire notre récit : « L’épilogue » des Daft Punk, pionniers de la French touch, après trois décennies de tubes

LeTigre : Est-ce que ça se pourrait que ce soit une intox, ou bien y avait-il quand même des signes avant-coureurs de cette séparation ? Et est-ce vraiment une surprise, d’ailleurs ?

Aureliano Tonet : C’est une surprise, dans la mesure où les Français, quoique discrets, étaient toujours actifs. Bien que publiés en 2016, leurs tubes pour le chanteur de R’n’B The Weeknd (Starboy et I Feel It Coming) ont constitué le clou de son spectacle, dimanche 7 février, lors de la mi-temps du Super Bowl. Selon une rumeur insistante, le duo était même censé y faire une apparition, comme c’était le cas lors des Grammy Awards, en 2017. Ce concert donné il y a quatre ans fut donc leur dernier.

Lire aussi Daft Punk, duo fondateur de la French touch, se sépare après 28 ans

Une autre rumeur, début 2020, faisait état de la publication imminente d’un nouvel album. Leur séparation a été confirmée par leur entourage, il semble bien qu’il ne s’agisse pas, cette fois, d’une intox. Cependant, les Daft Punk sont passés maîtres dans l’art du secret, du contre-pied et du marketing, rien n’est à exclure – pas même un come-back, à plus ou moins brève échéance.

Lire aussi Les documents sur le nouvel album de Daft Punk seraient des faux

José : Comment expliquer le succès des Daft Punk ?

En matière de musiques populaires, le succès ne s’explique jamais tout à fait ; c’est souvent une affaire de malentendus. Il s’agit d’une science très inexacte, car très humaine… Les Daft Punk, en revêtant leurs masques de robot, donnent l’illusion d’une carrière maîtrisée de bout en bout, d’une popularité presque mécanique, qui s’appuierait sur un marketing finement calculé : l’élégant logo du groupe, son image soignée, ses clips – signés de grands réalisateurs, comme Michel Gondry –, ses impressionnantes performances scéniques, ses collaborations avec les stars d’hier ou de demain – de Giorgio Moroder et Nile Rodgers à Pharrell Williams et The Weeknd – donnent l’impression d’un sans-faute.

Or, c’est précisément dans leur part « humaine, après tout » (comme le nom de leur album, Human After All) que se niche leur succès : leur don pour les mélodies et les boucles accrocheuses, une manière très fine de humer l’air du temps, la patience aussi d’attendre le temps nécessaire entre deux albums… Une intelligence artificielle aurait publié mille fois plus !

Abribus : Y a t-il eu un autre exemple dans le monde d’un groupe à la fois esthète, pointu et populaire ?

On pense aux Beatles ou à David Bowie, qui faisaient le pont entre l’avant-garde et le grand public. Pour prendre des références plus proches de celles de Daft Punk, des musiciens tels que le compositeur italien Giorgio Moroder, qui a fait danser toute une génération à l’âge d’or du disco, ou le cinéaste américain John Carpenter, dont les bandes originales sont cultes, ont pareillement navigué entre radicalité esthétique et accessibilité plus « mainstream ».

Lire le portrait : Giorgio Moroder rôde encore

Un bretzel : Pour leur album « Discovery » de 2001, Daft Punk aurait utilisé pour tous les titres des samples de titres plus anciens les ayant influencés. Est-ce que c’est vrai ?

Les Daft Punk multiplient en effet les clins d’œil, les citations, les hommages plus ou moins transparents sur chacun de leurs disques. Random Access Memory (2013) est, en cela, le plus éloquent : chaque collaborateur semble avoir été choisi parce qu’il constitue une « madeleine » du duo. Ainsi du méconnu Paul Williams, la « voix » d’un des films préférés des Daft Punk, qu’ils ont vu une trentaine de fois avant de se lancer dans la musique, au début des années 1990 : Phantom of the Paradise, de Brian De Palma (1974).

Lire aussi Daft Punk : bas les casques

On entend d’ailleurs les notes de cette collaboration avec Williams, Touch, à la fin du vidéoclip Epilogue, qui scelle la séparation des Daft Punk. Certains vont jusqu’à interpréter la date de la publication de cette vidéo – le 22 février – comme une référence au film de De Palma, qui était sorti, lui aussi, fin février…

C’est toute la magie de ce duo : en maniant de manière aussi mystérieuse les signes et les symboles, ils jouent avec une grande poésie un rôle de passeurs, orientant leur public vers des trésors parfois méconnus de la musique, du cinéma, des jeux vidéo ou de l’animation japonaise.

+ Rapide + Fort : Au début des premiers succès de Daft Punk, en quoi leur musique se différencie-t-elle de ce qui se fait alors en électro ?

Au milieu des années 1990, quand les Daft Punk se rencontrent, les musiques électroniques sont binaires. D’un côté, ce qu’on appelle l’eurodance triomphe dans toutes les boîtes de nuit du continent européen, avec une esthétique assez naïve, vantant la mondialisation, des mélodies faciles et accrocheuses, un caractère commercial totalement assumé : cette tendance est surtout portée par des musiciens italiens (Corona, Alexia…) et, dans une moindre mesure, allemands (La Bouche), suédois (Ace of Base), belges ou néerlandais (Two Unlimited).

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Sur les traces de Liberato, le Daft Punk de la pop napolitaine

D’un autre côté, en France notamment, le versant plus radical et politisé s’épanouit dans l’underground, avec ses scènes plus ou moins légales – les raves –, ses codes, son esthétique très stylisée et novatrice. La « Revolution 909 » – du nom d’un de leurs titres – qu’opèrent, au mitan des années 1990, les Daft Punk consiste à unir ces deux mondes, qui se regardaient en chiens de faïence : celui, très accessible, pop et commercial, de la dance, et celui, pointu et acéré, presque punk, des raves et de l’underground.

T : La séparation des Daft Punk, groupe français, a-t-elle une répercussion internationale ?

Il ne faut pas sous-estimer la part française des Daft Punk. Le père de Thomas Bangalter, Daniel Vangarde, est une figure de la variété hexagonale : on lui doit notamment les paroles du Bal masqué de la Compagnie créole… Ils ont beaucoup enregistré dans les studios Gang, créés en 1974 par Claude Puterflam : y a défilé l’essentiel de la variété française, de Michel Berger à Jean-Michel Jarre – un pionnier de l’électronique auquel, par bien des aspects, les Daft Punk doivent beaucoup.

Et il y a la dimension générationnelle de la French touch : les Daft Punk n’étaient pas seuls. A leurs débuts, ils s’inscrivent dans un mouvement collectif, francilien, qui voit de jeunes passionnés de house rêver d’un succès planétaire.

La nouvelle de leur séparation a ému au-delà de nos frontières. Des publications américaines spécialisées, comme Variety ou Pitchfork, y ont consacré leurs gros titres. L’information a fait le tour du monde – Around the World, comme le chantaient les Daft il y a près d’un quart de siècle.

The Sky : Bonjour, qui pensez-vous être les héritiers de Daft Punk en France ? Est-ce qu’un artiste ou un groupe peut leur succéder dignement au poste d’ambassadeur de la musique française ?

Pour l’heure, leur plus digne héritier est Canadien : il s’agit de leur collaborateur The Weeknd, qui triomphe un peu partout dans le monde en ce moment. Je crois qu’il a beaucoup emprunté aux Daft Punk, notamment dans la gestion de son image, très maîtrisée, et de ses références, extrêmement vastes. C’est un artiste passionnant, avant-gardiste et populaire, qui ne se cantonne pas à un style (électro, R’n’B…). Un très bon performer, aussi, qui sait jouer de gigantisme et de mystère.

Lire la critique : The Weeknd se réfugie dans les années 1980

Pour ce qui est de la France, il n’a pas fallu attendre leur séparation pour mesurer l’influence des Daft Punk sur notre scène électronique. Depuis une vingtaine d’années, chaque nouvelle génération lui rend un hommage plus ou moins explicite, notamment dans l’usage poétique du marketing, la manière de mêler des univers a priori très éloignés, la volonté de se tourner, très tôt, vers l’international… Justice ou Zombie Zombie l’ont fait hier, L’Impératrice ou Polo & Pan aujourd’hui. Un groupe à l’imaginaire aussi français que Fauve vient de se réinventer de A à Z, sous le nom de Magenta : des textes épurés, en français, sur des boucles électroniques hypnotiques, très filtrées. Leur principale référence esthétique ? Daft Punk.

T&P : Après la disparition de plusieurs figures-clés de ce qu’on appelle la « French touch » (Cassius, DJ Mehdi), que reste-t-il de ce courant ?

Eden, le film qu’a consacré, en 2014, la réalisatrice Mia Hansen-Love à ce mouvement, en a joliment saisi la part mélancolique, presque crépusculaire : derrière la fête globalisée, flotte comme un air de gueule de bois. La mort en 2019 du producteur-phare Philippe Zdar (la moitié du duo Cassius), la mise en sommeil depuis quelques années du groupe Air, la séparation aujourd’hui des Daft Punk pourraient laisser penser que ce qu’on a appelé la French touch a vécu.

Mais ce serait aller bien vite en besogne. Autre groupe-phare de ce mouvement, très apprécié à l’étranger, Phoenix est actuellement en studio, pour enregistrer un nouvel album. Des artistes plus ou moins périphériques de la galaxie French touch, de Sébastien Tellier à Christophe Chassol, de Laurent Garnier à Etienne de Crécy, continuent de rencontrer leur public – y compris à l’international. Et au même titre que les deux membres de Air, qui multiplient les projets solo, je ne vois guère Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo rester inactifs…

Le Monde



Source link

Leave a Reply

%d bloggers like this: