En Ethiopie, la peur du coronavirus s’est diluée au moment même où il se propage


Un médecin en équipement de protection prend l’air après avoir traité des patients infectés par le Covid-19 dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital Saint Petros à Addis-Abeba, le 17 juillet 2020.

Fixé sur le toit du véhicule, le haut-parleur crache ses décibels dans un quartier densément peuplé d’Addis-Abeba. « Oui, nous pouvons le faire et vous le pouvez ! », encourage le message de prévention, le même asséné depuis des mois par la municipalité, avant de dérouler les habituelles gestes barrières : se laver les mains, respecter la distanciation physique et éviter la poignée de main suivie d’un mouvement épaule contre épaule très répandue dans les rues de la capitale éthiopienne, porter un masque. Mais ces consignes se perdent dans le brouhaha de l’heure de pointe et ne semblent même pas atteindre les clients des cafés attablés sur les terrasses voisines.

Dans leur voiture, les employés de la municipalité doutent de l’efficacité de cette nouvelle ronde. « Nous expliquons à la population les mesures de précaution, mais certains remisent leur masque dans leur poche et ne le mettent que lorsque nos équipes sont dans les parages », se désole Wondimu Taye, responsable de la communication pour les services de santé de la ville.

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Les autorités s’inquiètent des effets de cette attitude laxiste au sein de la population, tandis que le nombre de cas de Covid-19 augmente dans le pays d’Afrique de l’Est. Au 31 juillet, l’Ethiopie a enregistré 16 615 cas et 263 décès, des chiffres modestes au regard d’une population de presque 110 millions d’habitants. Mais la tendance est fortement à la hausse, avec un doublement du nombre de cas en moins de trois semaines et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint que les récentes manifestations déclenchées par le meurtre d’un chanteur populaire ne se traduisent par des infections supplémentaires.

Le virus s’est installé

Une forme de lassitude semble se développer face au virus, comme en témoignent la raréfaction des points de lavage des mains dans les rues ou la fréquentation en hausse des restaurants. « La peur du Covid-19 s’est érodée avec le temps. Pourtant, il est peu probable que nous ayons échappé au coronavirus. Le plus probable est que cela a été une longue attente mais qu’à présent, l’attente est terminée », estime Benyam Worku, qui enseigne à l’école de médecine d’Addis-Abeba.

Le pays avait pris des mesures fortes dès l’apparition du premier cas, mi-mars, en fermant les frontières terrestres, les écoles, en imposant le port du masque et en libérant des milliers de prisonniers pour désengorger les établissements pénitentiaires. Le premier ministre, Abiy Ahmed, a également décrété l’état d’urgence début avril, sans toutefois imposer de mesures de confinement pour permettre aux plus pauvres, qui gagnent dans la journée de quoi se payer un repas le soir, de survivre.

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Mais en dépit de ces mesures, le virus s’est installé au sein de la population, et ce, bien avant le meurtre fin juin du chanteur Hachalu Hundessa, véritable héros pour de nombreux Oromo, l’ethnie la plus nombreuse du pays. Son assassinat, encore non résolu, a provoqué une vague de violence à Addis-Abeba et dans la région Oromia, qui enserre la capitale, reléguant à l’arrière-plan l’épidémie pour de nombreux Ethiopiens.

« Nous avons vu des rassemblements de masse avec peu ou aucune mesure de protection, dans un contexte déjà établi de transmission communautaire. Il faut s’attendre à une hausse drastique des cas », explique sans détour le docteur Boureima Hama Sambo, représentant de l’OMS en Ethiopie.

« Maintenant ça va aller »

La capitale éthiopienne concentre près de trois quarts des cas de nouveau coronavirus enregistrés dans le pays. Le quartier le plus touché est celui d’Addis-Ketema, qui abrite Mercato, un immense ensemble d’échoppes et d’étals souvent présenté comme le plus grand marché de plein air du continent. Biruk Awoke, un habitant de Mercato, confirme à l’AFP que l’inquiétude face au virus s’est récemment amoindrie.

« Avant le premier cas, les gens étaient horrifiés. Beaucoup fermaient leur magasin et restaient à la maison. Mais maintenant, les gens se sont habitués aux mesures de prévention », décrit-il. Lui-même reconnaît avoir moins peur du virus, au regard des 6 000 personnes officiellement déclarées guéries. « J’ai deux frères qui ont eu le Covid-19. On mangeait ensemble, on faisait tout ensemble. Mais ce sont les seuls qui sont tombés malades et ils en sont sortis donc je pense que pour maintenant, ça va aller », poursuit Biruk.

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Pour le représentant de l’OMS, l’évolution de l’épidémie en Ethiopie dépendra de la montée en puissance ou non des mesures de prévention au sein de la population. « Parfois, les gens se disent que ça n’arrive qu’aux autres. Mais le virus est toujours en train de circuler et nous sommes tous en danger », met en garde M. Hama Sambo. L

Le Monde avec AFP



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