Barbara Cassin nous arrête et nous emporte


La philosophe et philologue Barbara Cassin, à Paris.

« Le Bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique », de Barbara Cassin, Fayard, 252 p., 20 €, numérique 15 €.

Le bon professeur, celui qui met en chemin pour la vie, commence par vous arrêter. Quelle que soit sa discipline, il est toujours philosophe, puisque la philosophie contraint à faire halte. Attends, attends, mais qu’est-ce qu’on est en train de dire, là, de quoi on parle ? stop ! On a tous en tête le nom d’une femme, d’un homme qui nous a bloqués, d’abord, pour mieux nous remettre en mouvement, et qu’on bénit de nous avoir ainsi empêchésemportés.

De chaque coup d’arrêt, faire un coup d’envoi

Pour Barbara Cassin, ce fut Mme Mottini. Un jour, la professeure coupe son élève. La jeune Cassin a à peine entamé un exposé (sur Socrate, justement) que Mottini l’interrompt d’un strident : « Ça suffit ! » Cinq décennies plus tard, la lycéenne devenue philosophe, philologue, académicienne, médaille d’or du CNRS, se souvient de cet instant : « Un coup de poing bien placé. Je trouve cela parfait quand on vous arrête sur quelque chose. Qu’on vous fait entendre ce que vous venez de dire sans y penser (…). On vous arrête, et la phrase reprend vie. Elle rebondit vers vous. » Cela suffit, oui. Cela suffit à bâtir une belle vie. L’émerveillement suscité par le nouveau livre de Barbara Cassin, autobiographie poétique intitulée Le Bonheur, sa dent douce à la mort, se joue là : de chaque coup d’arrêt, théorique ou existentielle, faire un coup d’envoi.

Il y a Mme Mottini, donc. Il y a aussi Etienne, qui fut le mari de Barbara Cassin après avoir été son moniteur d’équitation. Il savait lui dire stop, la relancer de loin en loin : « Anagkê stênai, “il faut s’arrêter” : ainsi Aristote trouvait-il dieu. Cet homme était en quelque sorte dieu pour moi, en cela qu’il m’obligeait à m’arrêter. L’ouverture des possibles, ma folie propre, ne fonctionne que s’il y a quelqu’un pour vous dire : “Là, tu arrêtes.” »

Lire aussi cet entretien de 2018 : Barbara Cassin : « Je travaille sur ce que peuvent les mots »

Devenu le père de ses enfants, Etienne a appris qu’il allait mourir d’une tumeur au cerveau. Les pages que Barbara Cassin consacre à ses derniers jours, à leur tête-à-tête funèbre et amoureux, « lit, fleurs, musique, tentures, lumières, odeurs de vraie cuisine et d’épices, du beau alentour, partout », sont d’une énergie d’autant plus bouleversante qu’elles rendent justice à l’essentiel : une manière de se planter là afin de trouver des passages inédits, de « nouvelles glisses ». Même condamné à mort, Etienne savait encore signer des arrêts de vie. Il y va d’une certaine langue – quelques mots, cela avait toujours suffi. Magie de ce petit matin où Barbara, infidèle à l’Un et « fidèle à tous », revenant chez elle après une nuit passée dans d’autres bras, tombe sur Etienne qu’elle croyait en voyage. « J’aime quand tu as le corps gai », lui dit-il en la serrant contre lui. Une phrase simple, de celles qu’on doit suivre à jamais, et qui résume, pour Cassin, la puissance amoureuse et politique de la langue.

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