« Baiser ou faire des films », de Chris Kraus : initiation à l’incertitude


Scène de rue à New York.

« Baiser ou faire des films » (Sommerfrauen Winterfrauen), de Chris Kraus, traduit de l’allemand par Rose Labourie, Belfond, 328 p., 22,50 €, numérique 14 €.

La parution en 2019 de La Fabrique des salauds (Belfond), ce mémorial frénétique des crimes et des clairs-obscurs du XXe siècle, avait révélé aux lecteurs français Chris Kraus, cinéaste, scénariste et écrivain allemand né en 1963, dont aucun des quatre romans n’avait jusque-là été traduit de ce côté du Rhin. Premier éblouissement, et pas des moindres. Le romancier faisait preuve d’une telle force narrative qu’il s’imposait d’emblée comme une des voix les plus singulières de la littérature européenne actuelle. Restait à savoir de quoi était fait le reste de son œuvre, et voilà un deuxième miracle, d’autant plus joyeux qu’il est inattendu : Baiser ou faire des films, son nouveau livre, possède non seulement la même puissance que le précédent, mais de plus il ne lui ressemble en rien, signe d’une irrépressible vitalité.

A Koja, le narrateur du premier, officier SS pendant la guerre, agent triple ensuite, s’oppose l’innocence tâtonnante de Jonas, un étudiant allemand qui, au début de Baiser ou faire des films, débarque à New York avec des camarades de son école de cinéma et raconte ce séjour américain dans un journal, lequel fournit la matière du livre. Nous sommes au milieu des années 1990. Il va connaître là quelques aventures, même si le mot est fort, faire certaines rencontres qui pourraient modifier son destin, mais ne mèneront nulle part, et s’interroger beaucoup – sans résultat probant. Koja tue, trompe, ment, capte tout ce qui lui passe sous la main. Jonas, en suspens, aimerait bien savoir qui il est et plus encore ce qu’il veut.

C’est son professeur, l’extravagant Lila von Dornbusch, qui a posé la question dont Kraus fait le titre français du roman : « Qu’est-ce qui est le mieux : baiser ou faire des films ? » Il n’est pas certain que Jonas parvienne, durant ces deux mois, à accomplir l’un ou l’autre. Ni surtout à trancher. Mais le protagoniste d’un roman d’initiation doit-il obligatoirement découvrir la vérité sur lui-même ? L’initiation est semblable aux films et au reste : ça ne marche pas à tous les coups, ou par des voies détournées. Notre jeune homme devient spécialiste de l’incertitude, cette disponibilité aux choses, aux gens, à tout ce qui survient par hasard. Ce n’est déjà pas mal.

Légèreté flottante

Baiser ou faire des films apparaît en somme comme l’antipode de La Fabrique des salauds, et il ne l’est pas uniquement par le contraste, certes puissant, entre les deux narrateurs. Ou plutôt ce contraste emporte tout avec soi, le registre, le tempo, la manière dont les scènes s’enchaînent, la nature même de celles-ci, l’allure et le ton des autres personnages. Une légèreté flottante traverse tout le livre, qui rend sa lecture constamment réjouissante et prenante, comme si tout pouvait se passer, philtre plus puissant que n’importe quelle autre forme de suspense.

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