Asli Erdogan n’échappe pas à Istanbul


L’écrivaine turque Asli Erdogan à la Foire du livre de Francfort, en 2017.

« Requiem pour une ville perdue », d’Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 140 p., 17 €, numérique 13 €.140 p., 17 €, numérique 13 €.

C’est un livre « sur toutes les vies passées », sur « les étreintes englouties qui continuent de remuer au fond du cœur et de le déchirer ». Un livre inclassable et envoûtant, mosaïque de textes comme autant de poèmes en prose. Des fragments, des méditations à lire à haute voix comme une mélopée de l’inévitable perte et de la douleur d’être au monde. « Je suis la somme de ce que l’on m’a et de ce que l’on ne m’a pas donné, de ce que j’ai perdu et de ce qu’il me reste à perdre, du sang des mots et du silence des lèvres », écrit Asli Erdogan dans Requiem pour une ville perdue.

Les tourments de l’histoire

Istanbul est sa ville de cœur et de raison, « ville aussi ancienne affublée de presque autant de noms qu’on en a donné à Dieu ». « Rues chaotiques, sinueuses, retorses… Raidillons étroits, ruelles à pic… Remparts désormais invisibles qui autrefois ceignaient de neuf côtés, ainsi qu’un Styx, Galata, ce quartier dont les racines plongent au plus profond d’un coteau vertigineusement abrupt », raconte l’autrice turque dans « Le conte pour Galata ». Avec ses maisons serrées autour de la vieille tour médiévale, « colonie cernée par les eaux (…), ghetto parlant mille langues », Galata fut une enclave latine dans la capitale byzantine puis ottomane. Le quartier devint ensuite le cœur du vieux Stamboul levantin, avec ses galeries couvertes et ses immeubles inspirés du Paris du XIXe siècle, face à la ville musulmane sur l’autre rive de la Corne d’or.

Lire aussi cet entretien de 2017 : Asli Erdogan : « Rien ne compensera jamais un jour de prison »

Epicentre d’une vie nocturne et artistique peu à peu étouffée par la bigoterie et l’autoritarisme du mouvement islamiste de Recep Tayyip Erdogan, aujourd’hui président turc, Galata était encore, du temps de la jeunesse d’Asli Erdogan, imprégnée de l’hüzün, la mélancolie volontiers évoquée par le romancier et Prix Nobel Orhan Pamuk. Celle d’une splendeur perdue et d’un monde disparu laminé par les tourments de l’histoire, celui des « minoritaires » – Grecs, juifs, Arméniens – qui étaient l’âme de ce quartier. « De la ville vaincue le miroir sans tain, la pierre tombale avant l’heure érigée… Un regard blessé, mais qui désormais n’envisage plus l’avenir, seulement le passé », note comme en écho l’écrivaine exilée.

Lire aussi (2018) : Le roman orphelin d’Asli Erdogan

On n’échappe jamais à Istanbul, « entre la pierre et la mer, la lumière et la boue, les débuts et les fins ». « En ce lieu où tu prêtes l’oreille à toutes les voix afin d’entendre enfin la tienne, où, afin de renaître, tu reprends tous les cris du monde », écrit-elle dans ce Requiem… composé en partie de textes déjà publiés en turc en 2009. Certains ont été repris. D’autres sont nouveaux, tels « Le conte pour Galata » ou « Dans le silence de la vie », profondément marqués par la prison et l’arrachement.

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