anti-épopée de la Prusse au crépuscule


Dresde, dans l’est de l’Allemagne, après le bombardement de février 1945.

« Schluss ? » (Alles umsonst), de Walter Kempowski, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Globe, 364 p., 23 €, numérique 17 €.

Il y a peu d’œuvres qui épousent autant le destin de l’Allemagne au XXe siècle que celle de Walter Kempowski (1929-2007), très populaire dans son pays, mais quasi inconnu en France. Schluss ?, son dernier roman, paru en 2006, se présente, à l’instar de presque tous ses autres écrits, comme la chronique par excellence d’un basculement tragique, à la toute fin de la seconde guerre mondiale, d’un univers à l’autre, du IIIe Reich à un paysage de ruines. Il raconte à sa manière l’exode de millions d’Allemands en direction de l’Ouest, chassés par l’avancée des Russes. Ce drame, qui a marqué et marque encore l’Allemagne, ne suscite guère de compassion ailleurs, tant les atrocités nazies en oblitèrent la mémoire. Avec tact, ce récit de la famille von Globig, dispersée et jetée sur les routes tandis qu’agonise la vieille Prusse, évite d’ailleurs de créer une empathie suspecte, susceptible de contrebalancer l’horreur de l’ère nazie. On peut à cet égard s’étonner du choix pour la version française d’un titre en allemand, Schluss ? (« conclusion ? »), substituant une interrogative à un titre original, Alles umsonst (« tout cela pour rien »), bien plus parlant et plus résolu.

Lire aussi, sur « La Guerre allemande », de Nicholas Stargardt (2017) : Les Allemands dans la guerre : histoire d’une faillite morale

Car le grand mérite de Schluss ? est bien de décrire l’effondrement d’une société séculaire, celle des aristocrates prussiens – les Junkers – à travers une infinité de détails intimes, saisis avant la destruction définitive, mais ne faisant sens qu’une fois celle-ci survenue. L’essentiel de la narration a pour cadre le domaine délabré de Georgenhof, peu de temps avant le départ forcé. Une atmosphère tchékhovienne d’abandon, celle de La Cerisaie (1904), y règne, mais remise dans le contexte de l’apocalypse menaçante. On retrouve l’ambiance feutrée des maisons de maître prussiennes, telles qu’on les voit campées dans la première partie des Somnambules, d’Hermann Broch (1930-1932 ; Gallimard, 1957). Mais, ici, le paysage est comme saisi en un ultime cliché avant dissolution.

Effet de réel

Walter Kempowski, lui-même issu d’une famille aisée d’armateurs de Rostock, vécut ces convulsions et subit de plein fouet les tourmentes de l’Allemagne vaincue et divisée. Accusé par les Soviétiques d’espionnage au profit des Américains, il passa plusieurs années incarcéré en République démocratique allemande, avant de pouvoir émigrer à l’Ouest, où il devint enseignant et pédagogue, puis auteur à succès. Schluss ? représente un bon échantillon de son écriture, faite de collages. L’effet de réel est engendré par la juxtaposition d’une infinité de scènes brèves, jetées dans un style laconique et souvent sarcastique, comme saisies sur le vif. On retrouve cette passion de collectionneur de faits caractéristiques dans la reconstitution de l’histoire allemande au temps du nazisme, qui a occupé une grande partie de sa vie littéraire, Echolot (« sonde acoustique », 2005, non traduit), fresque de 3 000 pages en quatre volumes, composée de documents, d’extraits de journaux, de correspondances, etc.

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