Anne-Laure Dalibard, dérivée volontaire dans un océan d’équations


Anne-Laure Dalibard à Paris, le 21 janvier 2021.

Sa collègue Laure Saint-Raymond nous avait prévenu. « Elle joue très collectif. » Dans le monde des mathématiques, plutôt façonné par le mythe du génie solitaire, cela pouvait surprendre. Et de fait, la seule exigence, ou plutôt une demande appuyée – « c’est important pour moi » – qu’Anne-Laure Dalibard ait adressée au journaliste venu brosser le portrait de la lauréate du prix Maurice-Audin de mathématiques a été que le nom de ses co-lauréats soient mentionnés. Ils s’appellent François Delarue, Mohammed Hichem Mortad, et Ali Moussaoui. Un Français, deux Algériens, de quoi respecter la stricte parité nationale imposée par cette prestigieuse récompense, créée en mémoire du jeune mathématicien assassiné par des militaires français pendant la guerre d’Algérie.

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Les mathématiques seraient donc un sport collectif ? Dans son petit bureau du site de Jussieu, à Paris, la jeune professeure des universités, âgée de 38 ans, sourit sous son masque de tissu bleu à motifs blancs. « Pas seulement, mais oui. Quand on débute dans la carrière, on exige de vous que vous montriez une grande autonomie, et que vous signiez des articles seul. Mais si je regarde les miens, depuis dix ans, je n’ai écrit qu’en collaboration avec d’autres. Par ailleurs, c’est vrai que j’aime échanger avec mes collègues, confronter mes idées aux leurs, avec les physiciens et les océanographes, aussi, de plus en plus. Mais je suis théoricienne et j’ai besoin de vraies plages de solitude pour aller au fond des problèmes et avoir le sentiment que je les maîtrise vraiment. »

Théorie et traces de craie

Beaucoup d’informations dans une seule citation. Alors résumons : Anne-Laure Dalibard est théoricienne, le tableau noir et les craies sur le mur en sont la preuve, les spécialistes des mathématiques appliquées leur préférant les tableaux vitrifiés et les feutres. « Je l’ai surtout fait changer parce que je me mettais des traces de feutre sur le visage, corrige-t-elle. La craie, ça se voit moins et ça part. » Il n’empêche : elle est bel et bien théoricienne, option équations aux dérivées partielles.

« J’ai découvert le plaisir que j’avais à me plonger dans un problème, ne penser qu’à ça, m’y perdre, puis laisser reposer et voir la clarté apparaître, dans un processus cognitif sans contrôle de ma part. » Anne-Laure Dalibard

Tout un monde que celui des « EDPistes », une communauté particulièrement vivante en France, qui a déjà donné au pays plusieurs médailles Fields (comme Cédric Villani et Pierre-Louis Lions). L’idée consiste souvent à mettre en équations des phénomènes réels, à multiples variables. Des équations non linéaires que les autres branches des mathématiques jugent bien souvent horribles tant elles sont longues et complexes et « auxquelles on essaie d’apporter des solutions sans jamais parvenir à en donner une formule », précise Anne-Laure Dalibard. Une solution sans formule ? « On opère une analyse qualitative : existe-t-il une solution ? Est-elle unique ? Quelles sont ses propriétés ? Est-elle “gentille” ou trouve-t-on des irrégularités ? Rencontre-t-on des comportements explosifs ? Pour cela, on a très peu de théorèmes généraux disponibles. Donc on essaie de choisir les bons outils, ce qui demande un peu d’intuition, et ensuite, on repart un peu de zéro. C’est un travail à la fois abstrait et artisanal, c’est ce que j’aime. »

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