« A la fin du XIXe siècle, la médecine militaire est devenue un laboratoire de la lutte contre les épidémies »


Frédéric Vagneron, historien, le 30 décembre 2020, à Strasbourg.

En 2020, des bases et des bâtiments militaires ont été frappés par l’épidémie de Covid-19, que l’armée a suivi de près. Dans la lutte contre les maladies infectieuses, quelle est la place de l’armée ? Et par le passé ? Entretien avec Frédéric Vagneron, historien de la médecine et des maladies infectieuses, enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg.

L’épidémie de Covid-19 a sévi à bord de porte-avions français et américain. L’armée a observé la transmission du virus dans ces lieux clos. Quels sont les atouts et les limites du modèle militaire ?

Dans le contexte des maladies infectieuses, le milieu militaire offre un terrain d’études circonstanciées. Les infections sur des porte-avions, mais aussi dans des casernes ou des bases militaires, permettent, grâce à des tests systématiques, d’étudier par exemple la proportion de soldats asymptomatiques ou la dynamique de propagation du virus dans des conditions « contrôlées », ce qui est très difficile dans la population générale. Pour autant, la population militaire est peu représentative de l’ensemble de la population, et encore moins des personnes les plus vulnérables face au virus : c’est une population plutôt jeune.

Autrefois, les armées en campagne n’ont-elles pas joué un rôle majeur dans la diffusion des épidémies ?

Bien des maladies infectieuses, en effet, ont été associées au passage des troupes militaires. Le typhus est à cet égard emblématique : cette maladie dévastatrice, transmise par les poux et les puces, tendait à suivre les guerres et les famines. La « peste d’Athènes » qui a sévi durant la guerre du Péloponnèse, en 430 avant notre ère, aurait pu être une épidémie de typhus. Vingt-deux siècles plus tard, c’est encore le typhus qui ravage les soldats durant les guerres napoléoniennes. Pendant la retraite de Russie (1812), 20 % des pertes humaines dans l’armée napoléonienne (soit plus de 100 000 hommes) auraient été liées au typhus. Autre exemple type : la syphilis, ou « mal de Naples », ou encore « mal des Français », a été associée au passage des soldats français lors des guerres d’Italie, à la fin du XVe siècle.

Les colonies n’ont pas été épargnées, tant s’en faut. On sait aujourd’hui que la « conquête » militaire des Amériques a largement été une conquête microbiologique : les troupes ont amené la variole et la rougeole qui ont décimé les populations autochtones. En 1972, l’historien américain Alfred Crosby a ainsi parlé d’un « Columbian Exchange » (« échange colombien »), dans le sillage de Christophe Colomb, pour désigner les nombreux échanges – biens agricoles, bétail, populations humaines et micro-organismes – à partir de 1492, entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde.

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