A Istanbul, vive inquiétude des derniers chrétiens orthodoxes après la reconversion de Sainte-Sophie


Vithleem Magoula, 81 ans, l’une des dernières Grecques orthodoxes d’Istanbul, le 22 juillet 2020.

Quelques fidèles se signent dans l’église Saint-Dimitri sur l’île de Büyükada, au large d’Istanbul. En cette matinée d’été, l’amertume est palpable. Deux jours plus tôt, la décision est tombée : Sainte-Sophie redeviendra une mosquée. « Quand j’ai vu ça à la télévision, j’ai pleuré », glisse Vithleem Magoula. A 81 ans, elle est l’une des dernières Grecques orthodoxes d’Istanbul, ou « Rums », c’est-à-dire « Romains », comme les appellent les Turcs en référence à l’Empire romain d’Orient.

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Il ne subsiste aujourd’hui qu’une poignée de Rums, surtout âgés, reliques d’une présence hellénique multiséculaire. De 160 000 personnes au début du XXe siècle, les Grecs d’Istanbul sont tombés à 2 000 membres, sous l’effet du nationalisme turco-musulman et des persécutions qu’il a entraînées.

Mihail Vasiliadis, 81 ans, s’occupe du quotidien « Apoyevmatini » avec son fils Minas. C’est le dernier quotidien en langue grecque imprimé à Istanbul.

« Nous sommes une espèce en voie de disparition, lâche Minas Vasiliadis, 37 ans, rédacteur en chef d’Apoyevmatini, le dernier quotidien grec imprimé à Istanbul. Quand nos lecteurs ouvrent le journal, la première chose qu’ils regardent, c’est la nécrologie. Et des décès, il y en a bien plus que des baptêmes. » Aux dires des anciens, Apoyevmatini, fondé en 1925, connaissait à l’époque une circulation supérieure à l’ensemble de la presse turque. A ce jour, il ne dépasse pas les 600 tirages.

Si les Grecs d’Istanbul furent exemptés de l’échange de population gréco-turque de 1923 mis en place par le traité de Lausanne, ceux-là ont toutefois subi de violentes persécutions dans les décennies qui ont suivi la fondation de la République turque la même année. Ainsi, en 1942, les minorités non musulmanes de Turquie ont-elles été soumises à de lourds impôts. Il fallut tout vendre, sous peine de connaître le camp de travail forcé. « Mon grand-père a été ruiné. Il ne nous restait plus rien », se souvient Vithleem Magoula.

Funeste passé

En 1955, dans un contexte de crispations identitaires à Chypre, une rumeur relayée par la presse turque prétend que les Grecs ont bombardé la maison natale du fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, à Thessalonique. Un pogrom s’abat alors sur les Rums, ainsi que sur les juifs et les Arméniens. Bilan : une quinzaine de morts, un millier de maisons et plus de 4 000 boutiques saccagées.

En 1964, 10 000 détenteurs de passeports grecs sont sommés de quitter le pays, l’Etat turc confisquant au passage la totalité de leurs biens. Ainsi s’explique l’inéluctable exode des Grecs d’Istanbul. La plupart partirent en Grèce, d’autres en Australie ou au Canada. Eleni Kostandinidis, élégante dame de 80 ans, est la seule de sa famille à être restée. « J’avais neuf frères et sœurs, ils sont tous partis en Grèce », regrette-t-elle.

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